Au moment où le monde traverse une crise multiforme dont peu de gens acceptent d’assumer l’ampleur et la profondeur, et où les technologies les plus stupéfiantes viennent rompre le rapport au réel et au travail, dans la plupart des pays démocratiques, les dirigeants politiques continuent de faire à leurs électeurs des promesses qu’ils savent qu’ils ne tiendront pas, de voter des lois contraires aux réalités implacables du monde, et de faire semblant de gouverner comme s’ils avaient un pouvoir absolu sur les choses. Pas étonnant s’ils échouent et si les électeurs finissent par se détourner de ces pantins pour se tourner vers des régimes autoritaires, voire dictatoriaux, où des tyrans ne font pas de promesses, ne font pas voter des lois et imposent leurs volontés, même en tordant les exigences de la vérité.
En France, en particulier, on continue à jouer la comédie d’une démocratie pleine et entière et des candidats de plus en plus nombreux se bousculent sans craindre le ridicule. Leurs programmes, lorsqu’ils existent, ne sont que des collections de mesures sans cohérence : chacun, candidats comme électeurs, sait qu’elles ne seront jamais appliquées ou que, si elles le sont, elles n’auront aucun impact sur la réalité du pays. Pas étonnant si, en France comme ailleurs, les électeurs se détournent des partis de gouvernement et plébiscitent les partis extrêmes qui, eux, ne font même pas semblant de proposer des programmes réalistes et ne proclament que ce dont les peuples ont envie d’entendre : « justice et sécurité « . Qui peut être contre ?!
À un moment où on aurait tellement besoin partout d’hommes et de femmes d’État, soucieux de l’intérêt général, capables d’assumer et de dire la vérité, cette situation nous conduit tout droit à la catastrophe.
Il est donc temps de revenir à des questions simples : la politique peut-elle vraiment changer la vie des gens ? Peut-on, en démocratie, faire accepter des décisions impopulaires ? Et sur quels leviers les politiques devraient-ils concentrer leurs actions ?
Pour être sérieux, les programmes politiques devraient d’abord assumer qu’ils sont limités par les réalités concrètes : on ne peut pas s’endetter à l’infini ; on ne peut pas faire porter sur des jeunes de moins en moins nombreux la charge de retraités de plus en plus nombreux, on ne peut pas retenir des capitaux qu’on ne rémunère pas ; on ne peut pas se nourrir un pays en se passant de paysans ; on ne peut pas avoir un environnement vivable si on le détruit.
Ensuite, il est clair que les politiques ne peuvent rien contre l’avènement d’un progrès technique : ceux qui ont essayé de retarder la mise en œuvre d’une technologie, (sous prétexte qu’elle remettrait en cause une industrie dominante ou qu’elle nuirait à l’emploi), n’ont jamais réussi qu’à plonger leur pays dans une récession sévère. En particulier, il ne servirait à rien aujourd’hui de retarder la mise en œuvre de l’Intelligence artificielle ; au contraire, il faut l’accélérer, en particulier dans l’industrie, et l’utiliser en priorité pour moderniser les secteurs qu’on peut penser stratégiques.
Enfin, on ne peut, sauf à se couper du monde, s’opposer à la mise en œuvre des traités internationaux que le pays a signé, sinon à décider de s’en retirer et d’en payer le prix. Il faut donc s’y conformer aussi longtemps qu’on n’a pas obtenu leur éventuelle modification. En Europe, cela signifie qu’existent des obligations très strictes, qui limitent considérablement les pouvoirs des politiques, et dont ils ne parlent jamais : on ne peut pas déroger aux décisions de la Convention Européenne des droits de l’Homme, ni à celles de la Cour de justice de l’Union européenne, ni à celles des institutions européennes lorsque leurs décisions sont conformes aux traités ; à moins de proposer de quitter l’Union européenne, (comme en menacent régulièrement le Fidesz (Hongrie), la Lega (Italie), le FPÖ (Autriche), le PVV (Pays-Bas), l’AFD (Allemagne) ) et comme le feraient inévitablement le Rassemblement National ou La France Insoumise s’ils venaient à appliquer leurs programmes.
Il faut donc connaitre ces contraintes, accumulées de traité en traité : La CEDH par exemple, empêche l’expulsion d’un étranger qui risque des traitements inhumains ou si cela porterait une atteinte disproportionnée à sa vie familiale. Un pays membre de l’Union européenne ne peut pas (même en invoquant des disposants constitutionnels) s’opposer aux décisions de la Cour de justice de l’Union européenne, qui fait respecter un ordre juridique propre s’imposant directement dans les systèmes nationaux, couvrant des pans entiers de politique économique, sociale, environnementale et institutionnelle ; cela interdit, par exemple, à un pays membre de prendre des mesures particulières sur les règles de concurrence, la politique commerciale , la politique monétaire pour les pays de la zone euro ; il ne peut pas non plus établir des tarifs douaniers nationaux, modifier unilatéralement un taux de TVA, subventionner une entreprise nationale au mépris des règles d’aides d’État, plafonner les salaires des travailleurs européens de manière discriminatoire, réprimer l’homosexualité, porter atteinte à l’indépendance des tribunaux et de les empêcher d’appliquer le droit de l’Union. Un pays membre ne peut pas non plus déroger à l’application sur son territoire des réglementations européennes sur le numérique, le droit d’auteur, la protection des consommateurs, et mille autres sujets. Quiconque ferait l’une de ces choses peut se voir couper l’accès aux financements européens et perdre ses droits de vote dans l’Union.
Pourtant, malgré ces limitations, les dirigeants démocratiques conservent, en particulier en Europe, des compétences souveraines considérables : ils peuvent énoncer un projet de contrat social et y faire adhérer ; ils peuvent décider d’une fiscalité ( directe), d’une conception propre de l’éducation, du financement de la santé et des systèmes de protection sociale, d’une politique culturelle, du droit du travail, du droit des minorités, de la protection des femmes et des enfants, de la laïcité, de la protection de l’environnement , de la politique étrangère et de défense , du droit pénal (pour l’essentiel). Ils peuvent aussi tenter de faire évoluer le droit international en jouant de toute la force de leurs pays, sans pour autant se mettre hors la loi. Pour y parvenir, les politiques seront particulièrement crédibles s’ils réduisaient d’abord la nécessité d’emprunter au reste du monde : une démocratie n’est forte que si elle n’est pas entre les mains de ses créanciers. Et quand chacun ne fait pas tous les efforts possibles pour prendre sa part des actions nécessaires.

