Il est une tentation aussi ancienne que les nations elles-mêmes : celle de ne rien devoir à personne, de refermer ses frontières sur un territoire autosuffisant, à l’abri des retournements d’alliances et des chantages de fournisseurs. Cette tentation est revenue en force depuis la pandémie de 2020 et la guerre en Ukraine, puis la fermeture du détroit d’Ormuz.
Les États-Unis en ont déduit que leur souveraine civile et militaire reposait sur des composants fabriqués à Taïwan. La Chine sait, elle, qu’elle est dépendante de semi-conducteurs de Taiwan et de Corée du Sud, de soja brésilien et américain, de gaz naturel liquéfié australien, qatari et américain. Les Européens ont compris qu’ils dépendent de la Chine pour leurs panneaux solaires et les batteries de leurs voitures électriques, des États-Unis pour leurs armements, leurs systèmes financiers, leurs réseaux de communications, les logiciels qui font fonctionner leurs hôpitaux ; de quelques mines africaines et russes pour ce qui alimentent leurs centrales nucléaires ; et de l’Inde pour les principes actifs de l’essentiel de leurs médicaments. Enfin, le monde entier a découvert que les productions agricoles et industrielles de tous dépendent de l’acide sulfurique et de l’hélium qui ont été coincés par la fermeture du détroit d’Ormuz.
Chacun a aussi compris que ce qui était une vulnérabilité pour les autres pouvait devenir une arme redoutable : Pékin a réalisé que ses aimants, uniques au monde, étaient plus dissuasifs que ses armées ; Washington a découvert que l’accès à ses réseaux de communication et ses applications d’Intelligence artificielle pouvaient faire plier une puissance rivale.
Ce chantage économique n’est pas une nouveauté. Les Britanniques l’ont utilisé pendant deux siècles. Les États-Unis, dès 1940, ont fait de l’accès à leurs armements et au dollar des moyens de coercition non seulement de leurs ennemis mais aussi de leurs alliés les plus intimes. Et les chinois ont compris que la meilleure façon de ramener à la raison le président Trump (quand il se vantait de pouvoir leur faire payer d’énormes droits de douanes), était d’interrompre, sans un mot, leurs exportations d’aimants magnétiques, de gallium et de germanium, sans lesquels toute l’industrie occidentale serait bientôt à l’arrêt. L’un et l’autre ont compris qu’ils disposaient d’entreprises nombreuses en situation de monopole mondial, capables de faire chanter tous leurs clients. Les Européens ont, eux, pris acte qu’ils n’en avaient qu’une (ASML, hollandaise, à capitaux largement américains) et que cela ne leur donnait aucun pouvoir de rétorsion crédible.
Chacun a paniqué devant cette situation et a commencé à parler de la nécessité d’une « souveraineté économique », de tout produire chez soi.
Les États-Unis ont commencé par rapatrier la production des véhicules électriques et subventionnent maintenant massivement les véhicules électriques contenant au moins 50 % de composants fabriqués sur le sol américain, ratio porté à 80 % en 2027. Les Russes, les Chinois, les Indiens, en ont fait autant ; l’Union européenne s’apprête à faire de même. La France relocalise des productions pharmaceutiques. L’Inde impose des droits de douane vertigineux sur les smartphones étrangers pour forcer Apple et Samsung à les produire sur son sol. L’Indonésie interdit l’exportation de son nickel brut, pour obliger les industriels étrangers à raffiner sur place. La Côte d’Ivoire tente d’en faire autant avec le café et le cajou. Et la Chine, assurée bientôt de son autonomie énergétique, a lancé d’énormes programmes de recherche en biotechnologie pour produire sur son sol, artificiellement, toutes les protéines nécessaires à l’alimentation de sa population, pour pouvoir se passer des États-Unis, de l’Afrique et du Brésil.
Chacune de ces décisions a sa logique propre ; leur simultanéité est absurde : Si chacun tente de produire chez lui tout ce qu’il consomme, et pénalise ou interdit les importations, bien des produits ne seront bientôt plus disponibles ou deviendront très coûteux, et tout le monde va s’appauvrir. Déjà, aux États-Unis, les véhicules électriques obéissants aux normes de souveraineté coûtent 20 % plus cher que leurs équivalents importés, pénalisant précisément les ménages modestes dont il faut accompagner la transition énergétique. De même, reconstruire une filière chimique complète sur le sol européen pour produire tous les médicaments vitaux, comme on vient de le décider, prendra des décennies et nécessitera des investissements colossaux, au détriment des investissements nécessaires dans bien d’autres domaines de la santé et du développement durable.
Au total, cette obsession de la souveraineté économique fabrique une inflation, entraîne une récession et nourrit la méfiance, les conflits d’intérêts et le nationalisme. La guerre s’ensuivra, si on continue.
Si la souveraineté est une illusion, que faire ? La réponse est simple. Elle tient en une phrase : au lieu de chercher à être souverain, chaque pays devrait en tout domaine se fixer comme règle d’avoir au moins quatre fournisseurs.
Un pays qui achète ses batteries à quatre fournisseurs différents ne peut pas être pris en otage par l’un d’eux. Un pays qui répartit ses sources d’approvisionnement en gaz naturel entre quatre producteurs se dote d’une liberté de manœuvre réelle.
Cette diversification ne remet pas en question l’obligation d’investir dans les domaines où une dépendance externe constituerait un risque stratégique inacceptable : l’énergie durable, l’agriculture et l’alimentation, les médicaments et les matériaux médicaux essentiels, les semi-conducteurs les plus critiques, les datas centers, la défense et la sécurité, les communications sécurisées.
Le vrai souverainisme, celui qui protège durablement les peuples, n’est donc pas celui qui rêve de frontières hermétiques et de productions nationales intégrales. C’est celui qui sait que la force d’une nation réside dans la construction d’une ou plusieurs entreprises mondialement irremplaçables, dans la qualité de ses alliances et la diversité de ses partenaires. L’Union européenne par exemple, manque encore cruellement de quelques entreprises mondialement irremplaçables et ses partenaires sont loin d’être assez diversifiés.
La vraie puissance, aujourd’hui, appartient à celui dont personne ne peut se passer ; et qui, lui, peut se passer de n’importe qui.

