Interrogé il y a quelques jours sur France Culture par le journaliste Guillaume Erner sur la question de la résurgence moderne de l’antisémitisme, au moment même où Marc Bloch, historien juif français fusillé par les nazis pour faits de résistance, entrait au Panthéon, l’historien médiéviste Patrick Boucheron, a refusé de répondre, se limitant à cette phrase péremptoire : « On vous laisse parler seul ».
On pourrait penser que cette phrase, glaçante de cynisme, est sans importance ; que ce n’était qu’un bref moment dans un interview parmi d’autres, dans le flot des émissions matinales, oubliées juste après avoir été entendues. Après tout, ce professeur au Collège de France, (où il occupe la chaire « d’Histoire des pouvoirs en Europe Occidentale du XIIIe au XVIe siècle »), grand spécialiste de l’histoire des villes italiennes, n’était peut-être qu’irrité par un interlocuteur insistant ; et il ne voulait peut-être tout simplement pas répondre, à l’occasion d’une conversation sur son collègue assassiné par les nazis, à une question sur un sujet d’actualité, qu’il pouvait penser ne pas être de sa compétence.
Pourtant, cette hypothèse ne tient pas : un historien de l’importance de Patrick Boucheron, qui ne rate aucune occasion de s’exprimer en public dans les cercles les plus variés, et auteur remarqué d’une « histoire mondiale de la France », ne pouvait pas ignorer que, pour comprendre le passé, il faut aussi penser le présent. Et que le présent, comme le passé, se nourrit d’une violence que tout historien, professeur, intellectuel, journaliste, a le devoir d’analyser, de dénoncer, et de combattre.
C’est en cela que le silence revendiqué de cet historien peut être considéré comme une lâcheté de la plus haute importance, révélatrice d’un des traits les plus importants des sociétés humaines, de tous les temps : les victimes, ou ceux qui vont bientôt le devenir, sont abandonnées à leur solitude. On se lave les mains de leurs malheurs. On les laisse se plaindre, appeler au secours, sans répondre. On les laisse, comme dit le professeur Boucheron » parler seules ». C’est même à cette solitude qu’on les reconnaît.
En tout temps, et en toute culture, une personne quelconque ne devient une cible, et bientôt une victime, que parce que, bien avant même qu’elle ne le devienne, les autres se sont éloignés d’elle, l’ont désignée, implicitement ou explicitement, comme étrangère, et ont créé les conditions pour qu’on puisse la laisser être insultée, menacée, sans qu’on doive lui porter secours, ne serait-ce que verbalement. Celui ou celle qui est ainsi abandonné à l’injure et à la calomnie, sans que nul ne l’assiste, qui en est réduit à parler seul, devient particulièrement vulnérable ; et chacun autour de lui peut trouver une bonne raison pour reprendre à son compte les calomnies qu’il a entendu à son propos, se joindre à la meute, ou au moins faire silence et détourner le regard quand d’autres insultent, diffament, expulsent, massacrent.
C’est ainsi d’abord que s’est développé de tout temps l’antisémitisme : Quand des juifs, pour mille raisons, ont appelé à l’aide, quand ils ont crié, imploré, quand ils se sont battus pour leur survie, trop de gens les ont « laissés parler seuls » ; les ont abandonnés à la haine, à la violence, aux massacres, et ont détourné le regard.
Et aujourd’hui encore, tant de gens prennent prétexte du comportement scandaleux de l’actuel gouvernement israélien non pour demander la démission de ces dirigeants criminels, corrompus et incompétents, ni pour demander la création d’un Etat palestinien à côté de l’Etat d’Israël, mais pour réclamer de plus en plus ouvertement, au Moyen-Orient, aux Etats-Unis, en Europe et ailleurs, la destruction de l’Etat d’Israël, et même pour exiger que les juifs où qu’ils vivent, cessent de vivre une quelconque différence ; pour imposer qu’ils disparaissent comme peuple, comme culture, comme religion spécifique : on n’est pas loin, dans ces souhaits de plus en plus explicites, d’un génocide en devenir, symbolique, mémoriel, culturel, géopolitique, matériel.
Tout cela dans une indifférence croissante de tous ceux qui devraient s’indigner contre ce retour d’une haine bimillénaire contre ceux à qui les autres monothéistes doivent tant.
Les juifs ne sont les seules victimes de cette indifférence programmée. Le monde entier laisse aussi les Afghanes, les Iraniennes, les Soudanaises « parler seules ». Partout, on laisse aussi dans la solitude toutes les femmes, tous les enfants martyrs, toutes les victimes de violences familiales et ethniques. Parce qu’on a assez à faire avec ses propres soucis et parce qu’on est noyé dans des flux algorithmiques nous disant quoi penser, quoi aimer, quoi consommer ; et jamais avec qui parler.
Nul n’est à l’abri de cet anathème. Et chacun d’entre nous doit se préparer à entendre un jour ce sombre verdict : « On vous laisse parler seul ».
Personne n’est à l’abri de cet abandon : ni les humains d’aujourd’hui, ni ceux de demain, totalement oubliés, ni la nature, qui se plaint chaque jour plus violemment : c’est parce qu’on la laisse parler seule, que la nature se venge ainsi.
C’est sans doute d’ailleurs là la meilleure définition de la barbarie : quand personne ne prend à son compte le combat des autres.
Alors que la meilleure définition de la civilisation serait justement de ne jamais laisser les autres « parler seuls ». De prendre acte de leurs soucis, et de se rendre compte qu’ils sont aussi les nôtres. De comprendre qu’aider l’autre, c’est nous aider nous-même. Ne serait-ce que parce que la définition même de l’économie et de l’échange est de chercher à connaître les besoins de l’autre et de tout faire pour les satisfaire, dans son propre intérêt.
Image : La tristesse de la solitude (Van Gogh)

