Alors que s’annonce, partout, l’arrivée au pouvoir de partis populistes, il faut en revenir aux fondamentaux : j’ai souvent rappelé (en particulier dans « L’Homme nomade », paru en 2003) la distinction fondamentale entre deux modes de vie : nomade et sédentaire. J’ai rappelé que, aussi loin qu’on puisse remonter dans le temps, l’humanité a été nomade et qu’elle ne commence à devenir sédentaire qu’il y a dix mille ans, tout en restant largement nomade, par des grands mouvements de peuples, des voyages incessants de commerçants, de découvreurs, de conquérants, de migrants.
D’autres ont défini cette opposition d’une façon polémique, en distinguant «les déracinés, qui vivent dans les aéroports » et la «communauté organique», attachée à des valeurs millénaires ; ou encore les «cosmopolites » et les «enracinés».
Les nomades aiment le mouvement et apportent avec eux la nouveauté, la différence. Les sédentaires aiment la régularité des saisons et construisent des fermes, des villages et des villes. Les sédentaires voient les nomades comme des envahisseurs, des parasites; les nomades voient les sédentaires comme des freins au progrès et aux libertés nouvelles. Les nomades défendent le droit d’être autonome, de transgresser et d’inventer ; les sédentaires défendent le droit à la permanence de l’identité et de la souveraineté.
Les nomades deviennent parfois sédentaires, parfois au détriment de ceux qui le sont déjà et les hébergent, dont ils prennent les habitudes et les défauts. De même pour les sédentaires.
J’ai fait le pari, que je maintiens, que, en particulier grâce aux outils numériques, l’avenir appartiendra de plus en plus aux nomades, qu’ils soient réels ou virtuels, qu’ils soient très riches ou très pauvres ; et j’ai prédit que les sédentaires allaient se crisper, pour empêcher ce basculement.
Nous y sommes : les sédentaires sont partout à l’offensive et les valeurs montantes sont les leurs.
Tout a commencé avec le Brexit il y a dix ans, quand le journaliste britannique David Goodhart a forgé les termes Somewheres ( «ceux qui sont de quelque part», les sédentaires) et Anywheres («ceux qui sont de nulle part», les nomades) pour expliquer la montée du populisme. Les premiers considéraient la mondialisation et les étrangers comme un danger mortel, quand les seconds les appréciaient. Pour lui, la moitié des Britanniques étaient alors des Somewheres ; un quart des Anywheres ; le dernier quart basculant de l’un à l’autre. Les Somewheres vivaient, selon lui, dans les bastions désindustrialisés du Nord-Est et du Pays de Galles, tandis que les Anywheres se concentraient dans les villes cosmopolites, et d’abord à Londres.
Aux Etats-Unis, l’élection de Donald Trump a été aussi une rébellion des sédentaires des Rust Belt, des zones rurales et des villes moyennes, contre les nomades et globalistes des villes côtières de l’Est et de l’Ouest.
On retrouve cette même distinction en Allemagne, où l’AFD recrute de plus en plus massivement dans les Länder de l’Est (ex-RDA), qui ont souffert de la désindustrialisation post-réunification et se sentent méprisés par les pro-européens de Berlin, Munich ou Hambourg, qui votent Verts, libéraux ou SPD. De même, en Italie, Giorgia Meloni et Fratelli d’Italia mobilisent les sédentaires du Nord industriel et du Sud marginalisé, qui se sentent spoliés par les élites globalistes et nomades de Milan et Rome.
En France, les partis dit « de gouvernement » (des sociaux démocrates aux républicains), incarnent les valeurs nomades, pendant que les partis extrêmes, de gauche comme de droite, incarnent celles de la sédentarité. Comme ailleurs, les nomades sont pro-européens et mondialistes ; les sédentaires sont anti-européens et souverainistes. Comme ailleurs, les sédentaires ont le vent en poupe ; les nomades sont sur la défensive. Les nomades vivent dans les grandes villes globalisées tandis que les sédentaires vivent dans les villes moyennes, les villages et les périphéries. On en trouve une manifestation très actuelle avec le projet de loi sur la Corse, qui donnerait aux habitants d’origine de l’île des droits spécifiques aux autres Français sur l’avenir de cette région. Et s’annonce de même la revendication d’une législation spécifique d’anciens nomades devenus sédentaires (tels que quelques immigrés de première ou deuxième génération très attachés à leur communauté d’origine) .
On peut alors comprendre pourquoi, depuis deux millénaires, les sédentaires (aujourd’hui d’extrême droite comme d’extrême gauche) sont, par nature, tentés par le rejet du peuple juif, incarnation parfaite à leurs yeux du nomadisme, oubliant que son identité originelle trouve aussi sa source dans son attachement à une terre.
L’antisémitisme, qui revient en force, est donc le révélateur d’une crispation bien plus vaste.
Et c’est bien cela que ce peuple dit : tous les humains sont à la fois nomades et sédentaires, à différents moments de leur vie et de leur histoire.
Quand nous sommes nomades, nous ne devons pas oublier que les sédentaires ne sont pas nécessairement des ennemis, parce qu’on doit commercer avec eux, et parce qu’on peut avoir à leur demander refuge ; les nomades doivent-ils donc respecter le mode de vie des sédentaires qui les accueillent.
Quand nous sommes sédentaires, on doit se souvenir que les nomades ne sont pas des parasites, ni des destructeurs d’identité, mais des apporteurs de produits qui manquent et d’innovations ; aussi les sédentaires doivent-ils s’intéresser aux spécificités des nomades et s’en nourrir.
Nomades comme sédentaires, selon les moments, nous devons donc renoncer à l’illusion d’une identité cristallisée, fermée, hostile aux autres ; et reconnaître que tous les peuples épanouis sont des mélanges, dans lesquels la culture sédentaire dominante tire le meilleur des cultures nomades qu’elle héberge.
Cette position irénique est difficile à tenir. Elle suppose une empathie parfois hors de portée, à moins d’une éducation bien conduite. Elle seule, pourtant, permettra à l’humanité de ne pas se disperser dans des querelles enfantines, conduisant une fois de plus à d’épouvantables massacres, pour se concentrer sur les immenses enjeux communs qui menacent son existence et qui exigent la mobilisation des talents de tous.

