Les débats du jour nous rappellent une évidence : si l’on veut soulager rapidement la misère des plus pauvres, et réduire les inégalités, qui se creusent aujourd’hui à l’échelle du monde, la seule façon est de prendre l’argent aux très riches (et pas seulement aux moins pauvres).

C’est bien ce que proposent tous les économistes d’aujourd’hui, oubliant que le monde ne se réduit pas à une tarte aux pommes, dont on pourrait modifier sa guise la répartition des parts : dans un monde où la liberté de circulation des capitaux est devenue la règle, sur presque toute la planète, les très riches disposent de capitaux et pas seulement de patrimoines ; ils ont des richesses nomades et pas seulement sédentaires ; des richesses qu’ils peuvent exporter à leur guise, s’ils veulent fuir leur taux d’imposition : bien des débats à la mode sur « un nouveau contrat social », ou sur « une nouvelle répartition du capital mondial » oublient cette évidence : même si on le regrette, les capitaux votent aussi.

Aussi, dans bien des pays, comme on ne réussit pas à imposer justement les très riches (de peur de les voir partir ou parce qu’ils sont déjà partis), on prend surtout à ceux qui ont un peu de patrimoine pour le donner à ceux qui n’en ont pas du tout.

Terrible conclusion : Une véritable réduction des inégalités est incompatible avec la liberté de circulation des capitaux. Cela conduirait beaucoup à penser qu’il vaut revenir sur cette liberté de circulation des capitaux, refermer nos frontières et à interdire aux entreprises de gérer à leur guise leur trésorerie, et aux particuliers d’obtenir librement des devises, pour leurs affaires, leurs voyages, leurs achats, leurs vacances. Possible ? Peut-être.

Mais sans cette liberté, au moins partielle, on ne peut vraiment espérer attirer durablement des investissements étrangers, ni les voir créer des emplois. Et sans cette liberté, à terme, on ne peut que fermer ses frontières aux biens, aux services, aux idées et aux gens. Tous les exemples historiques le démontrent. Et même les pays comme la Chine, où les investisseurs semblent se précipiter malgré le contrôle des capitaux, ne sont pas des contre-exemples : les capitaux utilisent tous les moyens pour en sortir après avoir fait des profits sur cet immense marché.

Alors ? Faut-il renoncer à réduire les inégalités ? Ou faut-il se contenter, comme on le fait maintenant, partout dans le monde, et en France comme ailleurs, de prendre surtout aux classes moyennes leurs moyens de vivre pour fournir aux plus pauvres des moyens de survivre ? Provoquant ainsi la révolution des classes moyennes, sans pour autant satisfaire les plus démunis, sous les applaudissements de plus riches, partis au loin jouir de leurs fortunes.

Tel est le non-dit derrière les débats d’aujourd’hui, que la plupart des économistes, de droite comme de gauche, masquent soigneusement. Pour défendre des causes différentes, mais en réalité parfaitement alignées.

Que faire pour réduire les obscènes injustices du monde ? Idéalement, il faudrait instaurer un état de droit planétaire, démocratiquement décidé, qui permettrait de fixer des échelles autorisées de revenus et de fortune de toute nature, minimal et maximal, C’est évidemment, hors de portée et pas forcément souhaitable ; mais c’est pourtant ce que sous-entendent ceux qui parlent d’impôt massif sur le capital, ou d’échelle limitée des revenus.

Il est une autre façon d’agir. Elle est plus difficile, moins démagogique, donc elle attire moins les médias. Mais elle est infiniment plus efficace. Elle consiste à égaliser au plus haut les règles de la fiscalité du capital dans les zones de libre circulation des marchandises et des gens ; à imposer le capital investi en actions, comme l’est déjà le capital immobilier, à moins qu’un montant équivalent à cet impôt ne soit réinvesti durablement dans des entreprises socialement et écologiquement utiles ; à réduire au maximum la pauvreté extrême en augmentant les revenus minimums de tous ceux qui dépendent d’un tiers pour leur subsistance ; et surtout à créer les conditions pour que chacun puisse réussir sa vie. En clair, à tout faire pour que tous puissent devenir riches, et pas pour que les rares qui le sont cessent de l’être.

Cela suppose de la formation, égale pour tous ; de l’accès au crédit, égale pour tous ; du respect, de l’assistance, et surtout, et c’est le plus difficile, de l’accès à des réseaux d’influence, égal pour tous.

On comprend alors que la lutte contre les inégalités est une affaire beaucoup trop sérieuse pour être laissée aux seuls économistes ou aux seuls fiscalistes. Qu’elle est surtout une affaire de sociologues, de juristes, de pédagogues. Et, surtout à créer un des métiers les plus importants qui soit, avec celui de parent, et qui, lui non plus, ne s’apprend nulle part : aider les autres à prendre confiance en eux-mêmes
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