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Pour qu’une dictature dure longtemps, il ne faut pas seulement qu’elle dispose des moyens de la surveillance et de la terreur. Il faut encore qu’elle puisse convaincre les peuples qu’elle asservit que leur avenir, dans un régime de liberté, ne serait pas suffisamment meilleur pour justifier de prendre le risque de se révolter.

Aussi, les dictatures font-elles tout, de tout temps, pour discréditer toute société voisine à qui leurs sujets pourraient se comparer. Ainsi, l’Allemagne nazie passait son temps, avant de déclencher la guerre, à dénoncer les faiblesses des démocraties européennes et américaines, et à ridiculiser leurs dirigeants ; il faut reconnaitre que ceux-ci lui fournissaient de bons arguments pour y parvenir. L’Union soviétique a fait de même, pendant soixante-dix ans, en décrivant jusqu’à la caricature le racisme, les inégalités, la misère et la corruption qui régnait et règne encore dans la société américaine.

Aujourd’hui, l’acharnement du gouvernement de Pékin à mettre la main sur Hong Kong, et à  détruire le régime à peu près démocratique laissé là par les Britanniques,  comme  son désir sans cesse répété de reprendre le contrôle de Taiwan, ne s’expliquent pas seulement par la volonté de reprendre une partie du territoire national, et du patrimoine historique qui y a trouvé refuge ; c’est aussi la volonté de faire disparaitre un régime démocratique en terre chinoise, qui pourrait inspirer des réformistes ou des révolutionnaires dans d’autres régions de l’Empire du Milieu.

Ce qui se passe à Moscou depuis quelques années, et la guerre que la Russie vient de déclarer, est aussi inspiré par cela : certes, il y a la volonté de  ne pas laisser les anciennes républiques de l’Union Soviétique échapper au contrôle de Moscou, (comme  a su le faire très habilement l’Azerbaïdjan, aujourd’hui passée dans l’orbite turque) ; mais c’est surtout la volonté de ne pas les laisser être gagnées par le prurit démocratique, qui pourrait donner des idées au peuple russe. Cela s’est traduit par la reprise en main de la Biélorussie et du Kazakhstan. C’est maintenant le tour de l’Ukraine, démocratie balbutiante mais réelle, si voisine, culturellement, de la Russie.

Les dictatures modernes ne peuvent plus  empêcher leurs peuples de savoir ce qui se passe ailleurs ; elles ne peuvent plus retirer à leurs classes moyennes l’espoir d’avoir les mêmes droits de consommer, de posséder, de faire fortune, de critiquer, de parler librement, que les  citoyens des démocraties voisines ; elles  ne peuvent pas non plus les empêcher de comprendre qu’il fait bon vivre en démocratie, que deux démocraties ne se font jamais la guerre, et que c’est en démocratie, malgré tous les défauts de ce système, que chacun  peut le mieux réaliser ses potentialités. Aussi, les dictatures doivent-elles à tout prix discréditer les démocraties, et démontrer qu’elles sont incapables d’assurer le plein emploi et le bien être de ceux qui y vivent,  et même,  saboter leurs économies, même si c’est au détriment de  celles de leurs propres entreprises qui commercent avec elles.

Ceci nous concerne au plus haut point : Car, s’il est un contre modèle pour ces dictatures, un ensemble démocratique, harmonieux, libre, où il fait, pour beaucoup, bon vivre, c’est bien l’Union Européenne.  Aussi est-il pour tout dictateur vitalement insupportable que l’Union Européenne réussisse ; et il faut s’attendre à ce qu’elle devienne la cible principale de Moscou et de Pékin, qui voient en elle le contre modèle absolu, qu’il ne faut surtout pas laisser prospérer.

Dans un premier temps, dans l’Union, nous ne serons pas attaqués militairement, mais on nous empêchera de venir en aide à ceux qui le sont, et on tentera de détruire la crédibilité de nos modèles politiques, économiques et sociaux. C’est déjà en cours. Avec des moyens de plus en plus massifs.

Et nous ? Que faisons-nous face à ces attaques, qui ne font que commencer ? Rien. Qu’avons-nous prévu pour contrer les provocations, les sabotages, les rumeurs, les fausses nouvelles, qui devraient s’amplifier  dans les prochaines années ? Pas grand-chose. Ni  économiquement, ni institutionnellement, ni culturellement, ni médiatiquement, ni  militairement. Et qu’on ne compte pas sur les Américains pour nous protéger : soumis aux mêmes attaques, ils auront assez à faire à se défendre eux même.

La démocratie est notre bien le plus précieux. Nous le considérons à tort comme un bien acquis. Il ne l’est pas. Un nombre considérable de gens ont intérêt à notre échec. Réveillons-nous. Unissons-nous.

j@attali.com