Il est des moments où tout semble joué et où il y aurait de quoi désespérer : le climat semble irréversiblement déréglé ; la biodiversité disparaît à grande vitesse ; l’IA semble hors de contrôle. La guerre est aux frontières de l’Europe. En France, l’arrivée probable au pouvoir de l’extrême droite est, pour ceux qui n’en veulent pas, une source de désespoir. Enfin, beaucoup d’entre nous affrontent, dans leur vie personnelle, de tels moments où tout semble perdu et où la sagesse apparente consisterait à négocier sa reddition dans les meilleures conditions.

Faut-il alors se résigner ? Ou faut-il au contraire chercher un modèle pour réagir ? Pour moi, le meilleur modèle, celui dont il faut s’inspirer aujourd’hui, dans toutes ces situations, n’est pas de Gaulle, aussi grand fût-il. C’est Churchill. Parce qu’il a choisi la seule voie possible : dire toute la vérité et espérer qu’elle suffise à donner de l’énergie à son peuple ; et parce que, sans lui, de Gaulle était impossible.

Churchill n’est pas un grand homme parce qu’il aurait eu raison sur tout : il s’est trompé aux Dardanelles, sur l’étalon-or et sur l’Inde. Il est un grand homme parce que, devenu Premier ministre le 10 mai 1940, il s’est trouvé face à une situation désespérée : l’armée française effondrée ; le corps expéditionnaire britannique encerclé ; l’Amérique indifférente ; l’URSS liée à Hitler. Le 28 mai, il réunit ses ministres qui plaident, avec des arguments raisonnables, pour négocier la paix avec Hitler ; il leur dit qu’il ne faut pas renoncer, et que, si la longue histoire de leur île devait s’achever, elle ne finirait que lorsque chacun d’eux serait mort. Les ministres l’acclament. Tout se retourne. On connaît la suite.

Ce moment tient en huit gestes : 1. refuser que le destin soit écrit ; 2. dire en tout, la vérité ; 3. montrer les conséquences d’une soumission ; 4. montrer celles d’une défaite ; 5. refuser la soumission et la défaite ; 6. assumer que l’on est seul ; 7. chercher des alliés ; 8. se battre jusqu’à la victoire, sans jamais négocier avec l’ennemi.

C’est exactement ce qu’il conviendrait de faire aujourd’hui, à quatre niveaux :

  • Au niveau mondial, tout peut sembler perdu. On entend partout : « on n’arrêtera ni l’IA ni le réchauffement climatique ». Refuser la fatalité, c’est d’abord rappeler que rien n’est perdu. Se soumettre, ce serait accepter une adaptation réservée aux riches, et des algorithmes gouvernés par ceux qui en profitent. Accepter la défaite, ce serait se préparer à des régions inhabitables et des technologies au service de la dictature. Refuser la défaite est possible, en promouvant une économie de la vie. Et pour cela, agir, en s’appuyant sur tous les alliés possibles : la nature, des villes, des pays, des assureurs, des mouvements associatifs partout dans le monde. Quelques batailles sont déjà gagnées : la couche d’ozone se reconstitue, la prolifération nucléaire a été contenue. Et de toute façon, il n’y a pas d’autres solutions que de se battre jusqu’à la victoire.
  • Pour l’Europe, tout peut aussi sembler perdu : la Russie, qui veut reconstituer l’Union soviétique, teste chaque jour l’Europe par des drones, des sabotages et des ingérences ; l’allié américain se détourne ; les partis d’extrême gauche et d’extrême droite affirment en chœur : « l’Ukraine ne peut pas gagner, négocions ». Non : une paix dictée par Moscou serait un nouveau Munich ; une défaite ukrainienne placerait l’armée russe aux portes de l’Union. Les Européens doivent donc continuer d’armer l’Ukraine, se préparer à se défendre, seuls s’il le faut, et chercher des alliés. Ce sera coûteux ; il faudra produire des munitions, des missiles antimissiles, des drones. Et faire de nombreux sacrifices. Là encore, rien n’est perdu.
  • En France, de même, tout semble joué : le Rassemblement national est donné gagnant, flattant des électeurs dont beaucoup de colères sont fondées. Face à cela, il ne faut ni se résigner ni se rallier. Il faut refuser que le destin soit écrit : les favoris à sept mois du scrutin ont souvent été battus. Il faut dire au pays ce que coûterait le ralliement, ou la défaite : un effondrement financier du pays, une « priorité nationale » détruisant l’Europe, un alignement sur Moscou, et les immenses pouvoirs de la Ve République entre des mains extrémistes. Une seule stratégie : dire la vérité, proposer un chemin d’effort et de justice, rassembler tous ceux qui sont encore debout et convaincre les électeurs du RN eux-mêmes qu’ils font fausse route, dans leur propre intérêt. C’est encore possible.
  • Enfin, nos vies personnelles rencontrent toutes des moments churchilliens : la maladie, le deuil, un métier qui disparaît, la solitude, qui nous touche tous, un jour ou l’autre. On entend alors la même voix : « sois réaliste », « tu n’y peux rien », « accepte les choses comme elles sont ». Là encore, il faut refuser de se soumettre aux circonstances ; ou de s’effondrer dans la rancœur. On peut s’accorder un moment de découragement. Pas plus.

Il reste une décennie pour maîtriser le climat et la technologie, quelques années pour que l’Europe se défende, deux cents jours en France avant le premier tour. Nous ne manquons ni d’intelligence, ni de moyens, ni de temps. Il ne manque que le courage de la vérité. Je suis convaincu que les humains, les Européens suivront celui ou celle qui la dira. Et que les Français éliraient un Churchill, s’il se présentait, contre tous les Chamberlain aujourd’hui candidats.

 

Image : Winston Churchill, Yousuf Karsh , 1941