On parle, souvent avec légèreté, en France, de la réduction de la dette publique. Personne ne mesure vraiment sa nécessité et sa difficulté.
Si on ne fait rien, la dette publique, qui atteint 117,6 % du PIB, va encore augmenter et deviendra vite insoutenable, par le double poids du déficit primaire, c’est-à-dire hors service de la dette (provoqué par l’augmentation naturelle des dépenses publiques en proportion du PIB, surtout en période de croissance basse) et du service de la dette (qui augmentera au fur et à mesure que les emprunts souscrits à bas taux devront être remplacés par de nouveaux emprunts souscrits à des taux d’autant plus élevés que les marchés nous feront payer une prime de risque en raison justement de la hausse de notre endettement).
Si ceux qui nous financent estiment un jour que nous ne sommes plus capables de rembourser leurs prêts, ils cesseront de nous financer et l’État ne pourra plus payer investissements, salaires, prestations sociales et retraites.
La réduction de la dette publique est donc en France la condition de notre survie, dans un monde qui ne nous fera pas de cadeau…
Prenons la mesure du mur qui est devant nous :
En raison des taux d’intérêt, il n’y a rien à attendre de la réduction du service de la dette, qui va naturellement augmenter. Ni de l’augmentation des recettes, qui sont au plus haut de l’OCDE, même si on peut en modifier la répartition (par exemple avec des impôts qui ne peuvent être que symboliques sur la fortune, pour des raisons constitutionnelles).
Toute réduction de la dette publique ne pourra donc venir que de la réduction des dépenses. Entrons dans le concret :
Si nous voulons réduire la dette publique à 100 % en dix ans (ce qui est le minimum pour être crédible), un calcul sommaire montre qu’il faudrait faire un très gros effort de réduction des dépenses (5,5 % du PIB) pendant quatre ans et ne pas les augmenter ensuite pendant six ans ; ce qu’aucun gouvernement français n’a fait depuis les années 1970.
La dette publique passerait alors d’environ 117 % du PIB en 2027 à 116 % en 2029, 111 % en 2031, 104 % en 2034 et 99,5 % en 2036. Et encore, ce calcul est fait en supposant, ce qui est très optimiste, une croissance nominale d’au moins 2,75 % par an.
Autrement dit, il faudrait agir brutalement au début. Les trois premières années ne servent qu’à retourner la pente, la dette publique ne baissant vraiment qu’à partir de la quatrième année d’effort. Il faut ensuite maintenir un budget équilibré pendant six ans, pour réduire la dette à 100 % au bout de dix ans.
Où trouver de telles économies ? Prenons conscience de la brutalité de ce qui est nécessaire :
Il faudrait à la fois être capable de mettre en œuvre un report de deux ans de l’âge effectif de départ en retraite, qui rapporterait 0,6 à 1,4 point, combiné à une sous-indexation pendant cinq ans des retraites, ce qui rapporterait environ 0,65 point ; il faudrait en même temps ne pas augmenter la dépense publique en volume pendant cinq ans ; et pour cela réduire massivement les aides aux entreprises et les allègements de cotisations, maîtriser les tendances naturelles à la hausse des budgets de la santé et des collectivités locales, stabiliser au niveau actuel la masse salariale publique et celle des opérateurs de l’État.
Et il faudrait que cet effort soit maintenu pendant deux quinquennats. Pour cela, il serait nécessaire de faire voter solennellement une loi de programmation budgétaire contraignante, s’engageant à ne pas augmenter les dépenses publiques en volume pendant dix ans (ce qui n’exclut pas de renforcer l’effort sur les priorités nouvelles comme la défense), au-delà de la « trajectoire pluriannuelle de dépense nette » que la procédure européenne pour déficit excessif impose déjà à la France, et qui n’a jusqu’ici pas suffi à infléchir la pente.
Et encore, cela ne suffirait pas : il faudrait y ajouter des cessions massives de participations de l’État dans des entreprises cotées et, horreur absolue, la mobilisation partielle de la trésorerie publique.
Tout cela suppose enfin que la croissance soit au rendez-vous et que les taux d’intérêt mondiaux n’augmentent pas.
Le précédent belge montre que c’est possible : la dette y est passée d’un pic de 134 % du PIB en 1993 à 84 % en 2007.
Si on ne fait pas cela, et si on ne tient pas plus longtemps après (la dette publique belge a augmenté énormément après 2007), il faudra imaginer des expédients ultimes, tel celui qui forcerait les Français à financer à bas taux une part plus importante de la dette de leur État en remplacement des prêteurs étrangers, ce qui serait évidemment l’équivalent d’un impôt massif sur l’épargne des Français.
Qu’on ne pense pas que la sortie de l’euro, ou des contraintes qu’il impose, allégerait la contrainte. Au contraire : la France serait alors lâchée dans le vide sans parachute.
Pourquoi en sommes-nous là, plus qu’aucun autre pays ? Parce que nous avons tous, gouvernants et gouvernés, lâché la rampe, depuis au moins dix ans. Les uns par démagogie. Les autres par manque de courage. Tous par une connivence tranquille des vivants au détriment des générations futures, qui auront à rembourser nos folies, d’une façon ou d’une autre. Peu nombreux étaient ceux qui, depuis 20 ans, proposaient des plans massifs d’économies budgétaires.
Aucun candidat à l’élection présidentielle ne parle de cela. Comme aucun ne parle sérieusement de la nécessité de se mettre en économie de guerre face à la menace russe, à la menace climatique, à la menace démographique, à la menace technologique.
Il faut savoir que le monde nous observe. Les banques, les fonds d’investissement, les compagnies d’assurance du monde entier qui nous financent nous observent avec un étonnement qui tourne à la consternation et qui précède le désengagement.
Nous paierions très cher cet aveuglement. Il est encore temps de se réveiller.
Image : Une main tenant une bourse vide de Peter Paul Rubens

