En France, la saison des programmes a commencé. On peut s’en réjouir. On a trop connu de campagnes électorales présidentielles avec des programmes bâclés dans les dernières semaines, et des présidents élus sans aucune idée de ce qu’ils devraient accomplir, oubliant immédiatement les rares promesses qu’ils auraient pu faire, pour gérer au jour le jour l’ivresse de leur pouvoir nouveau, éblouis par le protocole, fascinés par les rencontres internationales, et limitant leur exercice du pouvoir interne à des nominations plus ou moins capricieuses.

Ce que j’écris là peut paraître sévère. C’est pourtant ce qui s’est passé : depuis le deuxième mandat de François Mitterrand, aucun président n’a été élu avec l’ambition de conduire des réformes importantes. Aucun n’en a fait. Même si les trois résidents encore vivants peuvent inscrire à leur actif quelques actions significatives, essentiellement dans le domaine social, dans celui des mœurs, de la flexibilité du travail et de la création d’entreprise.

Cependant, aucune transformation majeure n’a touché l’essentiel et le pays en souffre. Certes, la France a encore des atouts immenses qui en font un des pays les plus privilégiés de la planète :  une démocratie qui fonctionne, un État de droit presque parfaitement respecté, une laïcité si précieuse en ces temps difficiles, un des niveaux de vie les plus élevés du monde.

Mais, tout cela est en train de se défaire. Nos industries traditionnelles, de l’aviation à l’automobile, du luxe à l’armement, voient venir avec angoisse un tsunami chinois. Nos starts-up ont le plus grand mal à trouver les financements privés dont elles auraient besoin, faute de retraites par capitalisation. Notre système hospitalier est chancelant. Notre agriculture vacille. Notre école décline. La mobilité sociale n’est plus au rendez-vous. Un quart des Français est au bord de la pauvreté. Des centaines de milliers d’enfants sont abandonnés à l’ASE et basculent dans la prostitution. Notre balance des paiements est à peine équilibrée, voire déficitaire ; notre balance commerciale est incertaine, nous importons désormais plus de produits agricoles que nous n’en exportons. Malgré toutes les promesses, le déficit public ne descend pas au-dessous de 5% ; la dette publique atteint les 3500 milliards, soit 115% du PIB et on ne dira jamais assez qu’elle est désormais hors de contrôle.

Non pas que la France puisse être mise en défaut (elle a une capacité à lever l’impôt, et une épargne nationale qui suffisent à rassurer tous les prêteurs), mais parce que le coût du service de la dette va maintenant grignoter toutes les marges de manœuvre.

Vraisemblablement, les élections de 2027 se dérouleront dans le même aveuglement que les précédentes, car j’en reste à une constatation simple : toutes les dépenses publiques paient des salaires, des retraites et des revenus pour les détenteurs de marchés publics ; elles sont toutes des revenus pour des habitants du pays et d’abord pour les électeurs et leurs familles. Et comme elles représentent 58% du PIB, il n’est pas déraisonnable de penser que plus de la moitié des électeurs vivent des dépenses publiques.

On ne peut pas s’attendre à ce qu’ils votent contre leurs intérêts. Pas plus en 2027 qu’avant, ils ne feront rien pour réduire leurs revenus par leurs votes, quel que soit le parti qui aura leur faveur.

La dette publique continuera d’augmenter. Et les mâchoires du piège se refermeront sur la France : Si le PIB augmente de 2,5% et si le taux d’intérêt reste de 4%, la dette publique atteindra 5 580 Md€ en 2035 et la charge annuelle d’intérêts bondira de 65 Md€ à 223 Md€. Si le taux d’intérêt atteint 6%, le stock de dette dépassera les 6 000 Md€ en 2035, et la charge annuelle d’intérêts atteindra 360 Md€, soit plus de 4 fois le budget de l’Éducation nationale, plus de 7 fois celui de la Défense et 20 % du PIB français actuel. La   part des dépenses publiques dans le PIB passera de 57,2 % en 2025 à environ 61 % en 2035, essentiellement par l’explosion des charges d’intérêts. Si la croissance nominale  est plus faible (1 % à 1,5 %, ce qui est plausible avec une inflation basse et une croissance réelle atone), la part des dépenses pourrait dépasser 67 % du PIB : près des deux tiers des électeurs auront la totalité ou une partie importante de leur revenu venant des dépenses publiques. Un niveau totalement inédit en temps de paix pour la France. L’État sera alors contraint de couper massivement dans les recrutements, les retraites, les allocations, les investissements pour l’école et les hôpitaux, ce qu’aucun pouvoir démocratique ne saura faire.

Voilà ce qui nous attend impitoyablement. Car on peut discuter de tout, sauf de l’arithmétique.

Si, en 2027, comme dans toutes les élections présidentielles depuis 1981, la campagne présidentielle ne prend pas en compte très sérieusement ces enjeux, si le président élu ne propose aucune réforme de structure, si, comme dans toutes les élections présidentielles depuis 1974, il ne fait pas de la réduction des dépenses publiques un objectif central, et s’il ne se préoccupe que de l’intérêt immédiat de ses électeurs, la France sombrera.

Les réformes nécessaires sont claires : réduire massivement les retraites les plus élevées, à la fois en montant et en durée du travail. Mettre en place une retraite complémentaire significative par capitalisation et utiliser l’épargne ainsi captée pour investir dans les entreprises de pointe. Réduire significativement les diverses strates administratives. Concentrer les allocations sur les plus défavorisés. En finir avec le tiers payant généralisé et avec la gratuité de tout et n’importe quoi, qui ne profitent qu’aux riches. Augmenter les impôts indirects, et d’abord la TVA, et réduire les impôts directs de tous, sauf ceux des plus privilégiés.

Les Français seront-ils assez sages pour élire quelqu’un qui leur promettra des moments difficiles ?