Si l’on veut éviter de trébucher sur un obstacle, mieux vaut marcher les yeux ouverts. Pourtant, quand on propose la même attitude à l’égard de l’avenir, on est taxé de pessimiste ou de Cassandre, et trop souvent discrédité. Aujourd’hui plus que jamais, il faut marcher les yeux ouverts sur la route du temps. On y trouve au moins sept crevasses béantes. Toutes sont aujourd’hui documentées, chiffrées, et pour la plupart déjà à l’œuvre. Ne pas les voir, ne pas en tenir compte dans les débats sur les échéances qui s’annoncent, relèverait de l’irresponsabilité.
Première menace : En France, le débat budgétaire qui s’ouvre pour 2027 devrait rappeler une réalité que les postures électorales s’emploient à occulter : la dette publique a franchi, en août 2026, le seuil de 118,3 % du produit intérieur brut, contre 115,6 % fin 2025 et va vers 130 %. Le Conseil d’orientation des retraites prévoit, dans son rapport de juin 2025, un besoin de financement qui ne se résorbera pas avant 2070. Aucun candidat déclaré à la présidentielle ne propose, à ce jour, l’ajustement structurel massif pour les dépenses publiques et en particulier pour les retraites (recul important de l’âge de départ, désindexation partielle des pensions, fiscalisation accrue, capitalisation) qui seul permettrait d’inverser durablement cette trajectoire.
Second péril : l’emballement de la finance mondiale. La dette mondiale, publique et privée confondues, dépasse en 2026 le triple du produit intérieur brut de la planète. Cette masse, gonflée par une décennie de taux bas puis par la remontée erratique des taux longs, circule largement dans un système bancaire parallèle (fonds de private equity, hedge funds, plateformes de crédit privé) soustrait à la supervision imposée après la crise de 2008. Ni la Réserve fédérale, ni la Banque centrale européenne, ni le Comité de Bâle ne maîtrisent aujourd’hui l’ampleur des risques systémiques que ce shadow banking, largement opaque et interconnecté, fait courir à l’économie réelle ; le jour approche où les taux longs, ou un choc géopolitique, en révéleront la fragilité et où tout cela explosera.
Troisième dérive : la concentration économique. Les fusions-acquisitions mondiales devraient dépasser 5 300 milliards de dollars en 2026 : sur les cinq premiers mois de l’année, la valeur des transactions a bondi de 41 %, tandis que leur nombre n’augmentait que de 2 %. Les méga-transactions de plus de 10 milliards de dollars ont progressé de 52 % en nombre et 53 % en valeur en un an. Tout cela prouve, si c’était nécessaire, que la richesse se concentre entre un nombre toujours plus restreint d’acteurs. De l’intelligence artificielle à la pharmacie, quelques dizaines de groupes acquièrent une puissance de marché, et donc politique, que ni les autorités américaines de la concurrence ni la Commission européenne, malgré leurs procédures ouvertes contre les géants technologiques, ne parviendront bientôt plus à endiguer.
Quatrième catastrophe, la plus documentée : le dérèglement climatique. Le monde connaît cette année les incendies de forêt les plus intenses jamais enregistrés ; la banquise polaire a atteint son niveau le plus bas observé ; et la température moyenne mondiale est maintenant supérieure de 1,52 °C à celle de son niveau préindustriel, dépassant pour la première fois le seuil que l’accord de Paris visait à ne jamais franchir. Si on continue, on va vers une hausse de 4 degrés avant 2040.
Cinquième bouleversement : l’automatisation par l’intelligence artificielle et la robotique. L’OCDE évalue pour la France à quatre millions, soit le quart de l’emploi, le nombre de postes exposés à un risque élevé de disparition. Le Fonds monétaire international estime que 40 % des postes de travail dans le monde seront affectés, voire détruits ; C’est un choc beaucoup plus rapide que celui des révolutions industrielles précédentes, qui avaient laissé aux sociétés le temps de s’adapter. Et aucun projet de formation ou de reconversion n’est, à ce stade, à la hauteur de ce qui s’annonce.
Sixième menace : la mobilisation américaine dans le Golfe n’échappe ni à Moscou ni à Pékin. La Chine a multiplié cet été les manœuvres militaires autour de Taïwan, pendant que la Russie n’a pas cessé ses provocations dans toute l’Europe ; tout cela augmente le risque d’une coordination sino-russe visant à profiter de l’absence américaine, pour l’une, attaquer l’Europe et l’autre envahir Taïwan.
Septième poison, plus insidieux : la xénophobie, le racisme et l’antisémitisme. En France, la Commission nationale consultative des droits de l’homme constate un enracinement de ces haines plutôt qu’un pic conjoncturel. Et d’autres poisons encore, tout aussi insidieux, comme les diverses formes de drogues et le déclin démographique.
Face à ces sept périls (et d’autres, plus discrets, comme la drogue, la démographie ou le délabrement de l’école), des réponses existent. À condition de les mettre en œuvre sans délai : maîtriser la dette publique française par un ajustement structurel assumé ; réguler la finance parallèle avant qu’elle n’impose sa propre crise ; mettre en place une politique mondiale de la concurrence à la hauteur des mégafusions ; sortir des énergies fossiles et protéger la biosphère ; organiser une formation massive à ceux des métiers que l’intelligence artificielle ne détruira pas ; réarmer suffisamment l’Europe, d’une façon autonome, pour dissuader des puissances agressives ; combattre sans complaisance la haine raciale et antisémite ; et toutes les autres formes de poisons qui s’insinuent dans les sociétés.
Tout cela suppose du courage, une mobilisation de tous les instants, un projet, des femmes et des hommes de caractère capables d’accepter d’être provisoirement impopulaires. Il nous faut très vite de la niaque, et de nouveaux Churchill.

