Il est des évidences que l’Histoire met des siècles à reconnaître. Celle-ci en est une : la santé et l’éducation ne sont pas deux politiques publiques juxtaposées, deux activités commerciales privées ; elles sont les deux faces d’une même réalité : la capacité d’un être humain à faire le meilleur usage de son temps.
L’état de santé est un déterminant majeur de la trajectoire scolaire, universitaire, et professionnelle : une adolescente dont le TDAH non diagnostiqué est confondu avec de la paresse, un collégien souffrant de dépression que ses professeurs perçoivent comme désintéressé, un étudiant qui souffre d’un trouble de l’attention, n’ont pas les mêmes moyens que d’autres pour se former puis pour travailler et pour vivre. Et tout démontre qu’informer un enseignant que son élève souffre d’un trouble bipolaire ou d’une maladie peut favoriser l’accompagnement et écarte des préjugés.
À l’inverse, l’éducation agit sur la santé : le niveau d’instruction est, avec l’exercice physique et l’absence de consommation de drogue, le prédicteur le plus robuste de l’espérance de vie en bonne santé. Plus encore : la curiosité active le circuit dopaminergique de la récompense, améliore la mémoire et installe un plasticité cognitive généralisée.
Dans un monde où l’espérance de vie active dépasse soixante-dix ans, où les métiers se reconfigurent tous les dix ans et où la formation permanente est une condition de réussite économique et humaine, la mise en commun des données de santé et d’éducation devient une évidence.
Pourtant, le dossier médical et le dossier scolaire d’un même individu sont encore presque partout cloisonnés.
La résistance est triple : silos institutionnels, corporatismes professionnels, et protection des données. Cela cédera, sous la pression conjointe des coûts des systèmes de santé, de l’intelligence artificielle, d’une compétition internationale qui ne laissera aucune marge à l’inefficience pédagogique et de la demande de chacun de pouvoir vivre la meilleure vie possible.
Cela pourra se faire dans le respect de la vie privée ou en installant la pire des dictatures. Tel est le véritable enjeu.
Quelques pays sont assez avancés dans cette direction.
Du côté démocratique, le plus avancé est le Royaume-Uni, où une base de données contient les dossiers croisés de près de 20 millions de personnes (hospitalisations, passages aux urgences, consultations externes, résultats scolaires, absentéisme et recours aux services sociaux), ce qui permet par exemple de mettre en place un soutien scolaire avant même que les signaux d’alerte n’apparaissent sur les bulletins scolaires. L’Estonie a aussi mis en place un dialogue entre les données de santé et les registres scolaires pour identifier les enfants à risque d’échec. En Finlande, des équipes pluridisciplinaires intégrant médecins scolaires, psychologues et enseignants ont accès au profil individualisé de chaque élève, mis à jour en continu. La Corée du Sud développe des algorithmes d’apprentissage adaptatif qui intègrent des données sur l’état de fatigue physiologique et le niveau de stress des élèves, mesuré sur des bracelets connectés. Au Japon, on a commencé l’intégration des données de santé mentale dans les parcours pédagogiques individualisés, sans que le cadre réglementaire de protection des données ne permette d’aller plus loin. La France dispose des instruments nécessaires (Mon Espace Santé, fichier APAE de l’Éducation nationale, entre autres) mais ne les autorisent pas à communiquer de façon numérique, le partage restant informel, sur papier, à la discrétion des enseignants et de la médecine scolaire.
Parmi les pays autoritaires, Singapour couple depuis peu les données de santé collectées en milieu scolaire avec les plateformes d’apprentissage, permettant d’adapter les programmes aux besoins de chacun, avec déjà une réduction de 18 % des décrochages scolaires. La Chine déploie à grande échelle des systèmes de surveillance biométrique en classe, dont la finalité est au moins autant sécuritaire qu’éducative ; une plateforme offre un tutorat personnalisé à des millions d’élèves en ajustant en temps réel le contenu, selon leurs lacunes et leur rythme d’apprentissage, à partir de données comportementales.
On ira bientôt beaucoup plus loin : L’IA rend en effet possible de croiser des millions de variables hétérogènes (génomique, microbiome, données de sommeil, historique scolaire et universitaire, carrière professionnelle, niveau de formation continue, profil neuropsychologique, contexte socioéconomique) ; des objets connectés (montres ou bagues mesurant le sommeil, l’activité physique et l’état émotionnel) peuvent désormais produire aussi des flux de données de santé en continu. Tout cela permettra de fournir, en temps réel, des recommandations pédagogiques et thérapeutiques personnalisées. Un essai mené par Khan Academy a montré que les élèves accompagnés par une IA, en tenant compte de leur état émotionnel détecté en temps réel, progressent deux fois plus vite en mathématiques que leurs pairs. D’autres expérimentations en Corée du Sud démontrent des tuteurs IA personnalisés réduisent significativement l’absentéisme parmi les élèves à risque.
Dans les pays où les données personnelles resteront une marchandise, tels les Etats Unis, comme dans ceux où ces données sont un moyen de contrôle politique, tels la Chine, cela ira vite, avec l’appui dans les deux cas de compagnies d’assurance (qui moduleront les primes en fonction de la participation des assurés à des modules d’apprentissage certifiés, d’abord sur la nutrition et la gestion du stress) ; l’assureur, l’employeur, l’institution scolaire et l’Etat y auront accès à ce profil intégral ; on y aura alors construit la plus sophistiquée des cages.
Dans d’autres pays, en particulier en Europe, soucieux de préserver la démocratie et la vie privée, on fera en sorte que ces données personnelles intégrées ne soient communiquées, en continu, qu’à chaque citoyen qui décidera seul de l’usage qu’il en fait ; on y aura alors établi une formidable base pour l’exercice de la liberté individuelle.

