Depuis un siècle au moins, un mot revient tout le temps dans le discours de tous ceux qui se préparent à devenir des dictateurs : le mot « système », pour désigner ses ennemis.
Avant son arrivée au pouvoir, Mussolini fustige, dénonce le « sistema politico » italien jugé décadent et corrompu par les combines de partis. De même, avant 1933, les nazis emploient systématiquement le terme « Das System » ou « Systemzeit » (« le temps du système »), pour désigner la République de Weimar et ses institutions ; les partis sont nommés « Systemparteien » (« les partis du système »), leurs dirigeants « Systempolitiker » ; la presse libérale « Systempresse ».
Le communisme d’avant-guerre utilise le même procédé : les marxistes-léninistes désignent alors le « système capitaliste » ou le « système bourgeois » comme une totalité responsable de toutes les crises, guerres et misères, qu’aucune réforme ne peut réparer, et dont seule une révolution permettra de se débarrasser.
Dans la France d’aujourd’hui, on le retrouve, tant à l’extrême droite qu’à l’extrême gauche, remplissant exactement la même fonction : disqualifier en bloc des institutions pluralistes (parlement, presse libre, partis concurrents, économie de marché), sans avoir à donner une explication précise, ni même à réfuter aucun argument particulier.
Sans beaucoup chercher, j’ai trouvé des centaines d’occurrences de l’usage de ce mot et de ses dérivés par Jean-Marie Le Pen, puis par Marine Le Pen et ses lieutenants, jusqu’à aujourd’hui. Juste quelques exemples : le 1ᵉʳ mai 2015, dans son discours devant la statue de Jeanne d’Arc, elle proclame : « Parce qu’il se sent plus que jamais menacé, le système se braque, il se raidit, continue dans sa course folle ». En 2017, à Nantes, elle explique que l’État se met « au service du système, et de sa survie », ajoutant : « Le système hésite entre mes deux principaux concurrents. » Le 1ᵉʳ avril 2025, sur le plateau de TF1, elle dénonce une « décision politique » qui « viole l’État de droit » et fustige « le système ». Le même jour, Jean-Philippe Tanguy dénonce, lors d’une question au gouvernement, « la vendetta du système contre son seul opposant, le Rassemblement national », ajoutant que « le système ne respecte que les urnes qui confortent son pouvoir ». À Perpignan, en mars 2026, Bardella loue Aliot, qui se serait battu « année après année, pour vous défendre, contre le système en place » ; depuis qu’elle est de nouveau candidate, Marine Le Pen emploie le mot « système » de façon quasi quotidienne comme synonyme, selon les cas, des « élites », des patrons, des dirigeants politiques, des journalistes, des juges, des pouvoirs de toute nature. Et enfin, Sébastien Chenu qui, dans un tweet du premier septembre 2026, me stigmatise comme « un artisan du système ».
Sans faire beaucoup plus d’efforts, j’en ai trouvé aussi d’innombrables occurrences dans les discours de Jean-Luc Mélenchon. Il écrit en 2016, dans son livre « Le choix de l’insoumission » : « le système parvient à vous convaincre que les pauvres l’ont bien cherché ». En 2026, il présente un programme, « L’Avenir en commun », autour de la « refonte » des « systèmes » jugés injustes ; au hasard des paragraphes, il est question du « système fiscal », du « système de santé », « système énergétique », du « système politique », du « système capitaliste », du « système technocratique ». Et aujourd’hui, de façon quotidienne, lui comme ses cadres parlent volontiers du « système médiatique », du « système Macron » et du « verrouillage du pays par le système ».
Aujourd’hui, le procédé n’est pas propre à la France : aux États-Unis, Donald Trump construit toutes ses campagnes depuis 2016 en désignant Washington comme un « système truqué » (« rigged system »). Il proclame alors, presque tous les jours : « that system is wrong » (« ce système est mauvais »). En Italie, le Mouvement 5 Étoiles bâtit sa légitimité sur la promesse de placer le mouvement « hors du système » (« fuori dal sistema »). En Espagne, Podemos, fondé en 2014, reprend presque mot pour mot l’accusation. Et on le retrouve tous les jours dans les discours de l’AfD, en Allemagne, qui parlent de « Systemparteien » (« partis du système »), reprenant sans vergogne le vocabulaire des nazis.
Dans tous les cas, le procédé est identique : une multitude de causes de mécontentement sont rassemblées en un mot unique, qui n’a besoin d’aucune définition stable pour produire de l’adhésion. « Le système » est donc une figure de style, une forme rhétorique, dont la vertu principale est de conduire chaque auditeur à y retrouver son propre ennemi (le patron exploiteur, le bureaucrate envahissant, le journaliste menteur, le banquier avide, l’immigré profiteur ou l’exploiteur capitaliste) ; sans que l’orateur n’ait jamais à préciser le sens qu’il donne au mot, ni à assumer la charge de la preuve qu’exigerait un adversaire précisément nommé, et encore moins à fournir une réponse cohérente aux problèmes qu’ils dénoncent.
Le théoricien argentin du populisme Ernesto Laclau a formalisé ce mécanisme sous le nom de « signifiant vide », le point autour duquel se cristallisent des frustrations qui n’ont, en elles-mêmes, rien de commun. Le mot ne décrit plus : il rassemble.
La seule réponse au « système » est alors de le mettre à bas dans sa totalité, de faire table rase. Contre le « système », il n’y a alors que la révolution et le parti unique.
Au moment où s’accélère la campagne présidentielle en France, il ne faut pas oublier cette leçon de l’Histoire : qui dénonce un « système » annonce des années noires. La réponse s’impose : ne jamais laisser passer l’usage de ce mot sans demander ce qu’il désigne. Le vide qui s’ensuit devrait suffire à faire comprendre aux électeurs les dangers d’une telle manipulation.
L’Escamoteur de Jérôme Bosch (1453-1516).

