Les leçons de l’Histoire ne servent jamais à rien. Et même si les historiens s’emploient à les étudier, à les énoncer, à les populariser, les peuples, guidés trop souvent par de tristes sires qui ne pensent qu’à obtenir et conserver le pouvoir, refont sans cesse les mêmes erreurs.

Ainsi, celle de croire qu’une minorité peut durablement imposer sa loi à une majorité. Et en particulier s’il s’agit d’une minorité fermée, dans laquelle aucun membre de la majorité n’a la moindre chance de pénétrer.

Dans une démocratie, la majorité finit par prendre le pouvoir, même si ses membres votent pendant longtemps conformément à l’intérêt de la minorité. Dans une dictature, il faut en passer par la guerre civile, ou la révolution, mais cela finit toujours par arriver.

Cette loi s’applique à des cas très différents. Pour s’en tenir à des situations récentes :

En Algérie, la minorité européenne n’a pu résister à la majorité algérienne, à qui elle refusait les droits pleins et entiers de citoyens français. Au point de ne reformer la Constitution, pour faire élire le président de la république au suffrage universel, qu’après l’indépendance de ces « départements » français, afin que le chef de l’Etat ne soit pas élu par des voix musulmanes.

En Afrique du Sud, la minorité dite « blanche » a dû finir par s’incliner devant les exigences de la majorité dite « de couleur » : elle eut le choix entre l’exil et la vie sous la direction de ceux qu’elle opprimait jusque-là.

Aujourd’hui, cette même situation se reproduit en mille endroits. Et bien des gouvernants devraient y prendre garde.

Ainsi, en Israël, si la solution des deux Etats est rendue impossible par l’entêtement suicidaire du Likoud et des autres partis de droite au pouvoir, les Palestiniens vont bientôt se rendre compte qu’il n’est plus dans leur intérêt de réclamer leur propre Etat, mais qu’ils devraient plutôt se rallier à l’idée d’un Etat unique, dans lequel ils seront vite majoritaires et où la communauté internationale dénoncera une situation d’apartheid, qui finira par être remise en cause, mettant fin au rêve sioniste. Israël est même le seul pays au monde à avoir intérêt à la création d’un Etat Palestinien. Il est le seul à ne pas le comprendre.

Ainsi, en France, où les minorités délaissées, (celles des quartiers comme des territoires ruraux) ne réalisent pas encore que leurs intérêts soient les mêmes, et se rangent, pour le plus grand bien de leurs adversaires, dans des camps politiques opposés ; elles pourraient un jour, encore lointain, comprendre qu’elles devraient s’unir, avec d’autres fragiles, pour imposer une société conforme à leurs intérêts, devenus au moins provisoirement convergents.

La bonne réponse à cela est toujours la même : si vous ne savez pas unir des gens sur un même territoire, coupez le territoire en deux.

Parfois, des minorités riches sont assez intelligentes pour comprendre qu’il est de leur intérêt de s’ouvrir aux meilleures de la majorité, et réussissent à sauver ainsi durablement leurs pouvoir.

Parfois, les minorités riches se débarrassent des territoires où vivent des majorités pauvres, de peur de perdre le pouvoir. C’est ce qu’a fait la Tchéquie, en se débarrassant de la Slovaquie. Et c’est aussi, d’une certaine façon, ce qui explique la position des tenants du Brexit et le discours antieuropéen d’un Orban ou d’un Salvini : se séparer de l’Europe, pour ne pas être soumis aux décisions d’une majorité jugée hostile.

En France, cette solution est évidemment exclue. Même si on le voulait, on ne pourrait évidemment pas permettre aux départements du Cantal ou de la Seine-Saint-Denis de faire sécession. Mais si l’on ne veut pas que le tissu social faire continue de se déchirer, il n’a pas d’autre solution que de tout faire pour intégrer les minorités délaissées.

Cela suppose d’y consacrer beaucoup de moyens. Ces dépenses-là ne seront pas des gaspillages, mais des investissements, garant de la survie de la nation.

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