À écouter les débats dans la France d’aujourd’hui, qui ressemblent pour le moment plus à ceux qui précédaient l’élection d’un maire de village en 1920 qu’à une campagne présidentielle en 2026, j’ai le sentiment que trop peu de candidats comprennent, ou veulent admettre en public, ce qu’est la situation réelle du pays : malgré ce que prétendent ceux qui l’ont dirigée récemment, et tous ceux qui prétendent la diriger demain, la France n’est plus, dans le monde comme il est aujourd’hui, capable de prendre une décision véritablement souveraine. C’est d’ailleurs le cas de presque tous les pays du monde et il serait tragique de continuer à le nier.

La France n’est plus la province agricole heureuse capable de se nourrir, à qui rien ne peut arriver, qui peut survivre à une occupation, à une guerre, à une épidémie. Elle est prise dans un réseau mondial dont aucun des provincialismes extrémistes qui la menacent ne la feront sortir. Et plus encore : elle ne peut plus continuer à prétendre qu’elle est souveraine en vivant aux crochets de ses voisins.

À cela s’ajoutent désormais au moins deux nouveaux verrous qui viennent de se refermer sur elle :

Le premier est celui que viennent d’installer les six pays les plus frugaux de l’Union européenne : l’Allemagne, l’Autriche, le Danemark, la Finlande, les Pays-Bas et la Suède, réunis le jeudi 27 août 2026, à Berlin, par le chancelier allemand Friedrich Merz, ont pris des décisions historiques passées presque inaperçues : en l’absence des autres dirigeants européens, et en particulier de la France, pour la première fois exclue d’une réunion en petit comité des principaux membres de l’Union, ces six dirigeants ont décidé de l’avenir des finances européennes. Ils ont refusé l’enveloppe de 2 000 milliards d’euros sur sept ans (2028-2034) proposée par la Commission européenne comme cadre financier pluriannuel (ce qui aurait représenté une hausse de 60 % en prix courants, par rapport au cadre actuel (2021-2027) ; ils ont demandé (exigé en fait) une réduction de plusieurs centaines de milliards d’euros de cette enveloppe et ils ont rejeté tout nouvel endettement commun au niveau européen ; c’est-à-dire qu’ils ont décidé de mettre fin aux émissions d’eurobonds. Toutes choses dont la France était très friande, et dont elle a absolument besoin pour financer sa dette. Ce diktat des pays frugaux peut être vu comme l’acte fondateur d’un nouveau « premier cercle de l’euro », remplaçant dans ce rôle le couple franco-allemand. Plus encore, ces six pays (sur 27 pays membres), qui financent à eux seuls près de 40 % du budget de l’Union européenne, revendiquent maintenant le contrôle détaillé de l’usage de cette enveloppe, et souhaitent en rediriger tout le déboursement vers la compétitivité, le contrôle des migrations, le soutien à l’Ukraine et la sécurité de l’Union face à la menace d’une attaque russe imminente contre un des pays d’Europe ; quitte pour cela à utiliser une bonne partie de cet argent pour acheter des armements américains, seuls, disent-ils, disponibles dans l’urgence. Toutes les autres priorités (agricole, industrielle, technologique, scientifique, environnementale, sociale, culturelle ou d’aide au développement) auxquelles la France tient tant, seront écartées. En clair, d’ici à 2034, la France n’aura plus son mot à dire sur l’usage du budget européen.

Le second verrou est celui que le RN peut (et va sans doute) poser sur le budget 2027. Ce budget ne peut exister que de deux façons. Soit par des ordonnances (procédure jamais utilisée, clairement antidémocratique puisque court-circuitant le Parlement dans sa responsabilité première, et qui serait la marque d’une impuissance radicale d’un pouvoir agonisant) ; soit par le vote d’une série de 49/3, qui ne peuvent passer que par l’abstention du RN. Et celui-ci se prépare sans doute à vendre très cher son abstention : on croit déjà entendre Marine Le Pen expliquer que, étant certaine d’être élue en mai prochain, elle tient à ne pas perdre une minute et à ce que le budget 2027 soit conforme à ses orientations puisqu’il lui sera impossible de le modifier avant septembre 2027, au moment où il faudra présenter le budget 2028. Aussi, pour s’abstenir dans le vote du budget 2027, elle exigera qu’on y insère l’essentiel des mesures emblématiques de son programme : la réduction de moitié de la contribution de la France au budget européen, la suppression des prestations sociales à tous les étrangers en situation irrégulière, le retour à la retraite à 60 ans pour les carrières précoces, 125 milliards d’euros d’économies et des droits de douane sur les importations industrielles même venant d’un pays de l’Union européenne. De telles mesures, si le gouvernement cédait, placeraient la France en situation de rupture avec nos engagements européens, ce que le RN souhaite. Il aurait alors beau jeu d’expliquer que la France n’est plus souveraine et qu’il faut changer cela au plus vite. Bel argument de campagne, surtout face au diktat des pays du Nord évoqué plus haut.

Ces deux verrous, dont le pouvoir en place en France aujourd’hui est le premier responsable, et qui s’ajoutent à tous les autres, resteront en place après l’élection éventuelle de Marine Le Pen. Ils lui donneront toutes les raisons du monde d’ouvrir une crise avec nos partenaires les plus frugaux, qui ne pourra se terminer que par sa soumission ou un Frexit.

Il est encore temps d’éviter ce double piège, en commençant enfin à mettre de l’ordre dans nos comptes et en ne promettant pas des miracles après 2027. Les Français sont prêts à l’entendre.

 

Image : Le Verrou de Jean-Honoré Fragonard, peint vers 1777-1778