Les terribles incendies qui ravagent en ce moment le monde, et en particulier la France, sont une manifestation du manque de respect des vivants d’aujourd’hui pour le passé, le présent et l’avenir. Pour le passé, parce que ces feux sont la conséquence d’une artificialisation excessive de la nature et d’une destruction des barrières naturelles à la propagation des flammes ; pour le présent, parce qu’ils sont aggravés par le réchauffement climatique provoqué par les émissions quotidiennes croissantes de gaz à effet de serre ; et pour l’avenir, parce que l’eau se fait plus rare et parce que les vivants d’aujourd’hui menacent, par leurs actions de transformer la planète en un enfer pour toutes les formes de vie à venir. Enfin, les incendiaires, qu’ils agissent par folie, par perversité, par irrespect ou par imprudence, font le reste.
Face à cela, que fait-on ? Des soldats du feu héroïques, professionnels et amateurs, avec des moyens insuffisants, affrontent les monstres de feu ; des gens anonymes colmatent les brèches. En France, l’État, encore solide, orchestre le tout et, avec sa police démocratique, prévient les actes de vandalisme et empêche les paniques. Enfin, l’Europe, appelée au secours, apporte quelques-uns des moyens qui manquent.
Et après ? Quand les feux seront maîtrisés, on oubliera les incendies, on chassera les images terrifiantes de chevaux affolés galopant dans les rues désertées de villes évacuées, de pompiers pris au piège dans leurs véhicules. On ne réfléchira pas aux causes ; on accusera la malchance ; on ne fera rien pour éviter que cela recommence. On écartera ceux qui diront « on vous l’avait bien dit » ; on ne protégera la biodiversité ni les sources d’eau ; on ne réduira pas l’artificialisation des sols, on ne changera pas la nature des espèces plantées ; on ne recréera pas les zones humides ; on n’économisera pas l’eau ; on ne réduira pas les émissions de gaz à effet de serre ; on ne déclarera pas l’état d’urgence pour accélérer l’ignifugation et des bâtiments. On ne dotera pas la sécurité civile de moyens plus sérieux.
Et quand cela recommencera, même si les soldats du feu seront plus aguerris, et les procédures plus rodées, les incendies seront bien plus sévères ; les villes ne seront pas épargnées ; les flammes ne tueront pas que des animaux affolés ou des pompiers pris au piège de leur devoir, mais des gens innombrables, surpris chez eux ou dans les embouteillages d’une évacuation tardive. Dans les villes désertées, les actes de vandalisme et de pillage se multiplieront. Ailleurs, on se battra pour l’eau et pour la nourriture. Face à cela, on en viendra à confier à l’armée tous les pouvoirs de maintien de l’ordre, comme on vient de commencer à le faire, en oubliant la démocratie.
Est-ce excessif ? Est-ce une vision trop noire de l’avenir ? Non, c’est exactement la dynamique actuelle, qu’il était possible de prévoir, depuis que tout cela a commencé, il y a plus de trente ans.
Plus encore : ces incendies ne sont qu’une métaphore d’un phénomène beaucoup plus général : Oui, le monde, et en particulier la France, brûle, de bien d’autres incendies. Car les flammes ne sont pas les seuls moyens de détruire une société.
Pour ne parler que de la France, ce pays se consume d’une dette publique ; d’abord rampante, puis brûlante, puis explosive, nourrie par des gouvernements dépensiers, c’est-à-dire incendiaires, par négligence, imprudence ou désir pyromane. Elle se consume aussi d’un islamisme de moins en moins masqué ; d’un antisémitisme de plus en plus débridé, d’une xénophobie décomplexée, d’un refus assumé de toute solidarité européenne à venir. Elle brûle aussi d’un manque de respect pour le passé qui conduit à détruire la biodiversité pour faire grandir des villes. Et plus généralement d’un manque de respect de chacun pour tous les autres, qui conduit à jeter des déchets n’importe où, à répandre et à consommer des produits toxiques pour soi et pour les autres, à contourner toutes les lois pour son plaisir, à accepter la tyrannie du chacun pour soi.
Face à cela, comme pendant les incendies, il y a des gens (médecins, enseignants, policiers, administrateurs) qui font leur travail du mieux qu’ils peuvent ; il y a des citoyens qui suppléent à l’inaction et à l’irrespect des autres ; d’autres encore qui aident bénévolement quand les budgets manquent ; il y a enfin l’Europe, qui aide à colmater les brèches, en finançant la dette publique, en prenant à sa charge une partie du budget agricole, de la défense et qui, par son architecture juridique, défend les grands principes de la démocratie.
Il n’empêche : si on ne prend pas au sérieux toutes ces autres formes d’incendies, si on ne réduit pas massivement les zones inflammables, si on ne maîtrise pas la dette publique, si on n’impose pas au plus vite une laïcité intransigeante, si on ne voit pas surgir un projet national positif, bientôt, ce seront des villes qui seront détruites par les émeutes d’une jeunesse révoltée ; ce sera le pays tout entier qui basculera dans la violence. La répression s’installera. La police cédera le pouvoir à l’armée, pas seulement pour gérer les incendies, mais pour maintenir l’ordre. La démocratie sera une victime collatérale de tous ces feux.
Il est encore temps. Pas pour longtemps.
Photo / Maxime Lamy. AFP

