Quel rapport y a-t-il entre un activiste écologique français d’aujourd’hui et un grand roman italien écrit il y a soixante-dix ans ?

Dans le Baron perché, le romancier italien Italo Calvino raconte l’histoire de Cosimo Piovasco di Rondò, jeune aristocrate de douze ans, au XVIIIe siècle, qui refuse de manger des escargots qu’on lui impose, se fâche, grimpe dans un chêne du jardin et décide de ne plus jamais en redescendre. Il y restera jusqu’à sa mort, des décennies plus tard, lisant, chassant, mangeant, recevant, (Voltaire et Napoléon), faisant la guerre contre les Maures, organisant les paysans, pour finir par s’accrocher à la corde d’une montgolfière de passage et disparaître à jamais.

Cosimo ne monte pas dans les arbres pour fuir le monde, mais pour mieux le voir, le comprendre et y agir.   Il a compris que, pour penser juste, il faut sortir des points de vue convenus. Et qu’il faut vivre entièrement selon ses principes.

Comment ne pas faire le lien avec Thomas Brail, cet arboriste militant originaire du Tarn qui, en 2019, qui commença par une grève de la faim, perché dans un des platanes centenaires de Mazamet, menacés d’abattage pour construire un parking. Fort de son succès, il se lance dans d’autres combats, tous perdus : au Mans, où 200 érables ont finalement été abattus pour laisser place à des lignes de bus à hydrogène ; et dans le Tarn, où des bosquets centenaires vont être détruits pour finir de construire l’autoroute A69, dont le chantier vient d’être définitivement autorisé par le Conseil d’Etat (le 29 juin 2026).

Le combat Thomas Brail est vital : en cette période de canicule, on doit se rappeler que la seule façon de réduire cette terrible menace sera de capturer le CO2, qui en est la cause. Et qu’il ne peut l’être que par les océans et les forêts, qui rejettent l’oxygène dans l’atmosphère, retiennent le carbone dans leur biomasse (tronc, branches, racines) et dans le sol forestier, souvent pendant des siècles, régulent les précipitations locales, maintiennent l’humidité des sols, rafraîchissent les villes et protègent les nappes phréatiques.

Aujourd’hui, la déforestation s’accélère d’une façon tragique : Entre 1985 et 2022, le biome amazonien a perdu 640 000 km² de forêts, soit un peu plus de 11 % de sa surface. De 2002 à 2024, 16 % de la couverture arborée mondiale a disparu. Dans la seule année 2024, 8,1 millions d’hectares de forêts ont disparu dans le monde. Les causes en sont multiples : l’urbanisation, l’industrialisation et l’exploitation de sept matières premières alimentaires (l’huile de palme, le soja, le bœuf, le bois, le cacao, le café et le caoutchouc). Cette déforestation empêche de capturer chaque année plus de 10 % des émissions mondiales de CO2.

Et pourtant, malgré l’évolution des connaissances scientifiques sur le rôle écologique des arbres, il n’est encore considéré dans les lois, où que ce soit dans le monde, qu’à travers sa fonction économique et sa valeur marchande.

Thomas Brail n’est pas le seul à lutter ainsi : Au Brésil, le très grand photographe Sebastião Salgado a planté et engendré en 25 ans, près de dix millions d’arbres et récupéré plus de 2 000 sources d’eau, pour   un coût d’environ 20 millions d’euros. Le Niger a développé aussi, avec des communautés rurales, une approche originale et peu coûteuse dite FMNR (Farmer Managed Natural Régénération) : au lieu de planter des arbres, les paysans laissent les souches existantes repousser naturellement tout en les gérant ; des millions d’hectares ont ainsi été régénérés localement depuis les années 1980, à un coût infime.

Les initiatives publiques globales sont moins efficaces : « La Grande Muraille Verte » (initiative phare de l’Union africaine, lancée en 2007 comme un couloir de 15 km de large traversant l’Afrique sur 7 800 km de Dakar à Djibouti, et traversant 11 pays du Sahel) qui devait reforester, favoriser la biodiversité, améliorer la sécurité alimentaire, créer des emplois et transformer la vie de millions de personnes, n’a pour l’instant atteint que 4 % de son objectif d’il y a vingt ans. Et en Europe, il a fallu attendre 2024 pour qu’un premier règlement sur la restauration de la nature impose l’objectif de zéro perte nette en 2030, suivi d’une hausse. Sans aucun mécanisme de contrôle, ni financement pour s’en assurer.

La leçon commune de tous ces cas est claire : ce qui fonctionne, ce n’est pas seulement de planter des arbres (et vite, car le temps travaille contre nous), c’est de protéger les forêts existantes, d’impliquer les communautés locales, et de maintenir une volonté politique dans la durée. Exactement ce que, à leur échelle, Thomas Brail et Juliano Salgado cherchent à construire.

Comme le Cosimo d’Italo Calvino, Thomas Brail grimpe dans les arbres pour protester contre un ordre social qu’il juge injuste. Comme Cosimo, il y vit pendant des jours ou des semaines. Comme Cosimo, son geste est à la fois concret (bloquer les bulldozers) et symbolique (dire que l’arbre vaut plus que l’autoroute). Comme Cosimo, il choisit un point de vue différent pour montrer qu’on doit regarder le monde autrement ; et pour montrer qu’il faut observer l’humanité depuis un endroit qu’elle méprise et qu’il sacralise, forçant les autres à lever les yeux. Comme celui de Cosimo, l’entourage de Thomas voit en lui un illuminé. Seule différence : alors que pour Cosimo, l’arbre est d’abord le lieu de sa liberté personnelle, Brail monte dans les arbres pour les arbres. Calvino écrit une métaphore de l’intellectuel engagé ; Brail vit une urgence environnementale concrète. L’un et l’autre sont nécessaires : penser et agir. Sans cesse.

C’est ce que Calvino avait compris dès 1957 : il existe une posture humaine fondamentale, propre à l’intellectuel comme à l’homme d’action : celle de celui qui sait qu’il est presque trop tard, mais qui agit quand même et refuse de rester cloué au sol avec les autres ; non par arrogance, mais par fidélité à quelque chose de plus grand : le salut de l’humanité.