Au XXIe siècle, le pouvoir ne réside plus seulement dans les territoires, le capital ou la technologie. Il se loge désormais dans une ressource plus rare, plus intime, et infiniment disputée : l’attention humaine.
L’attention n’est pas une simple disposition psychologique ; elle est une fonction biologique. Les neurosciences la définissent comme le processus par lequel le cerveau sélectionne, hiérarchise et maintient sa concentration sur une infime partie des informations disponibles. À chaque instant, nous sommes, en effet, plongés dans un flux de signaux. Nous pouvons choisir de les refuser tous pour nous ennuyer, méditer, réfléchir, créer ; c’est « l’oisiveté mentale ». Nous pouvons aussi choisir une attention volontaire, dite « descendante », ou « délibérée », qui permet la lecture et l’apprentissage durable. Nous pouvons enfin céder à une attention « ascendante » ou « réflexe », et nous laisser attirer par une information spectaculaire, un choc, une nouveauté, une menace ou une émotion.
Et comme il est beaucoup plus facile de laisser capter son attention que de la maintenir ou de s’en éloigner, de ces trois états de l’attention (l’oisiveté mentale, l’attention délibérée et l’attention réflexe) personne ne s’étonnera que la troisième soit en train de l’emporter.
Les neurosciences expliquent cela par la façon dont cette attention est captée par le cerveau : l’amygdale détecte instantanément les menaces et privilégie les contenus anxiogènes ; et le système dopaminergique renforce les comportements de vérification compulsive. Alors que le cortex préfrontal — siège du jugement critique — ne peut être activé que par une attention continue, délibérée, et par l’oisiveté du cerveau, qui supposent l’une et l’autre de trouver la force de fuir les récompenses dopaminergiques immédiates.
Depuis toujours, les pouvoirs en ont déduit comment capter l’attention : les orateurs de l’Antiquité maîtrisaient l’art de la rhétorique pour emporter les foules ; les religions ont édifié des monuments, organisé des rites et proposé des récits destinés à susciter la dévotion ; les régimes politiques ont mobilisé le spectacle pour orienter les regards et les esprits. Puis sont venus la presse, la publicité, l’affichage, la radio, la télévision, qui ont étendu les moyens d’attirer une attention réflexe, ascendante ; rarement délibérée, sinon pour la formation à un travail, dont la société a besoin. En faisant tout pour réduire le temps laissé à l’ennui, car rien n’est plus dangereux pour un pouvoir que l’oisiveté mentale de ses sujets.
Les réseaux sociaux ont industrialisé cette hiérarchie : conçus pour maximiser l’engagement, ils privilégient les stimuli qui activent l’attention réflexe, ascendante, au détriment de la réflexion et de l’ennui, si vitaux. Et des milliers d’ingénieurs travaillent à optimiser ces mécanismes, exploitant les vulnérabilités cognitives humaines pour prolonger le temps passé devant un écran et pour en déduire des actes d’achat.
L’intelligence artificielle accélère désormais brutalement ces dynamiques : Les systèmes génératifs permettent de créer à grande échelle et à très bas coût des messages adaptés au profil psychologique de chacun, ce qui ouvre la voie à une manipulation cognitive plus rapide, plus fine et plus difficile à détecter. Ces technologies multiplient les sollicitations, réduisent le temps disponible pour l’ennui, la réflexion, et l’apprentissage profond. Progressivement, l’oisiveté mentale et l’attention délibérée cèdent partout du terrain à une attention réactive, fragmentée, dominée par l’urgence et l’émotion.
L’enjeu est considérable. L’attention détermine ce que les sociétés perçoivent, ce qu’elles ignorent, et finalement ce qu’elles décident. Elle conditionne la qualité des choix politiques, économiques et stratégiques. Elle façonne notre capacité à détecter les signaux faibles, à anticiper les crises, à agir avec lucidité. À apprendre, à imaginer, à créer.
Et pour attirer l’attention, tous les moyens sont bons ; ainsi chaque pouvoir tente de saturer l’espace informationnel de controverses et d’émotions, pour effacer certains sujets, censurer des perceptions, empêcher que l’attention se porte sur une vérité, et plus encore rendre impossible la formation d’un jugement collectif équilibré. C’est l’honneur de la presse de le combattre.
Dès 1971, Herbert Simon avait remarqué que «la quantité d’attention dont chacun dispose est inférieure à la quantité d’informations qui le sollicite ». Autrement dit, l’attention est devenue une denrée rare, et quand il y a rareté, il y a une place pour un marché. Elle a donc un prix croissant.
Aujourd’hui, plus que jamais, sphères politique et commerciale s’affrontent sur une même infrastructure mondiale : les plateformes numériques.
Les États-Unis s’appuient sur des plateformes privées dominantes, dont les algorithmes visent à attirer au mieux l’attention de chacun, sans qu’on sache encore clairement si elles sont au service du pouvoir politique ou si elles se servent de lui. La Chine a construit un écosystème totalement cohérent, contrôlé par le Parti communiste, fait lui aussi de plateformes et de réseaux sociaux, contrôlant étroitement l’attention domestique tout en projetant sa puissance à l’étranger. L’Europe, dépourvue de grandes plateformes et de réseaux sociaux autonomes, tente d’encadrer ceux des autres sans les dominer. D’autres pays encore, comme la Russie, font tout pour attirer l’attention et manipuler les opinions par des fausses nouvelles. Le reste du monde est assailli par toutes ces informations ascendantes venues de partout, sans hiérarchie, sans moyens de vérifier leur authenticité.
On voit très bien se dessiner un scénario du pire, où chacun perdrait toute capacité d’oisiveté mentale et d’attention délibérée, pour n’être plus que le spectateur gavé d’informations réflexes donnant le pouvoir à ceux, entreprises privées américaines et dictateurs chinois, qui sauront le mieux capter l’attention et empêcher de réfléchir. Seuls échapperont à ce totalitarisme de l’attention les individus et les nations qui seront capables de valoriser leurs capacités cognitives et d’en faire des instruments de liberté. Il reste très peu de temps pour en mettre en place les moyens, dans les écoles, les universités, les entreprises, afin que chacun dispose durablement de la ressource la plus rare : l’esprit critique.
Image : La Condition humaine de René Magritte, peinte en 1933.

