Personne, dans ces élections européennes, n’a vraiment fait campagne contre l’abstention ; et pourtant, elle est devenue le pire ennemi de nos démocraties ; le plus terrible révélateur, aussi, de la décadence de notre esprit moral, et de l’affaiblissement de notre capacité de résistance aux menaces du monde qui vient.

Dans nos sociétés européennes, il semblerait qu’il soit devenu une évidence naturelle de considérer la liberté comme un acquis irréversible ; et de penser que nous bénéficierons toujours de tous les moyens de l’exercer, c’est-à-dire de la sécurité, de la liberté d’expression, de la liberté de la presse, du logement, de l’emploi, des soins, de l’éducation. Il semblerait même qu’il ne soit plus nécessaire de se préoccuper de savoir qui paie pour tout cela, ni de désirer y contribuer, ni même de vouloir en décider. Chacun d’entre nous, individus radicalement libres par essence, nous considérons la société dans laquelle nous vivons comme un simple outil au service de nos besoins, de nos désirs, de nos caprices. Oubliant que c’est une création collective fragile, à protéger, à construire sans cesse, et à gouverner.

Quelle en est la cause ? La gauche dira que c’est le libéralisme économique qui a imposé cette vision ultra individualiste d’une société dans laquelle chacun a l’illusion d’être définitivement libre, de ne pas avoir de responsabilité collective, de ne pas se sentir tenu de décider d’un destin commun. La droite dira au contraire que c’est l’idéologie de la gauche qui a permis à chacun de croire que de grandes machines collectives sont là pour fournir à chacun tout ce dont il a besoin et que la société est là pour les financer sans que chacun ait à s’en préoccuper. Dans les deux cas, cela conduit chacun à penser que le politique n’a plus d’importance et que voter ne sert à rien.

De fait, une alliance perverse s’est installée entre un libéralisme idéologique absolu et un socialisme matérialiste sommaire qui donnent à chacun le sentiment qu’il est absolument libre, que tout lui est dû, et qu’il n’existe plus rien de collectif qui ne soit déjà décidé d’une façon définitive.

Triste ironie : les deux conquêtes majeures de la démocratie (la liberté individuelle et la protection sociale) aboutissent ainsi à la négation même de sa raison d’être, parce qu’elle serait parvenue à ses fins.

Et pourtant, il n’en est rien. La démocratie est fragile. La liberté est sans cesse menacée. La protection sociale, la sécurité, l’éducation, l’environnement, les infrastructures, ne sont pas financés sans choix, sans effort et sans rigueur. Notre mode de vie, nos valeurs, sont attaqués de toute part. Nous ne sommes pas assurés de les garder toujours. De tout cela, il faut s’occuper.

L’abstention est alors un poison mortel ; car ceux qui ne votent pas abandonnent tout à ceux qui votent. Et, évidemment, ceux qui votent le plus sont les tenants des thèses les plus extrêmes, qui n’ont en commun que leur souci de mettre fin à la démocratie, qu’apprécient tant ceux qui s’abstiennent.

En particulier, s’abstenir aux élections européennes, c’est donner tout pouvoir à ceux qui voudront défaire l’Europe, en niant la primauté des traités sur le droit national, en refusant toute forme de solidarité financière, sociale, technologique, écologique et militaire.

Ne nous y trompons pas. La démocratie n’existe pratiquement qu’en Europe. Ailleurs, ou elle n’existe pas, ou elle est entre les mains de forces d’argent d’une puissance très supérieure à celles qui traversent le vieux continent.

S’abstenir, c’est se résoudre à jouir de la servitude. La dictature de l’abstention ouvre ainsi la voie à bien d’autres totalitarismes. Aussi longtemps que nous n’aurons pas compris que l’état de droit d’un pays nous protège beaucoup mieux qu’une liberté indifférente, que voter est la condition de la souveraineté, que, en Europe, les traités européens et les décisions prises en commun doivent conserver une valeur supérieure à la loi nationale, et qu’il existe des grandes valeurs humaines universelles, qu’il nous appartient de défendre et de promouvoir, nous serons promis à l’anarchie, c’est-à-dire à la soumission. Voter, c’est faire défendre la liberté.

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Image : Philippe Lopez/AFP.