On raisonne à tort, en tout, en moyenne, sans voir que l’essentiel se joue dans les extrêmes, et dans leur fréquence. Or, aujourd’hui, les « écarts-types », qui mesurent la dispersion des données autour de la moyenne, augmentent en presque tout domaine, tout comme la fréquence croissante des valeurs extrêmes.
La moyenne rassure aussi parce qu’elle efface les écarts et leurs fréquences, dont les conséquences sont majeures. C’est d’abord facile à comprendre avec la température. Personne n’aurait vraiment de raison de s’inquiéter si la température locale n’augmentait que d’un ou deux degrés.
Mais une moyenne mondiale ne veut rien dire : une hausse moyenne mondiale de 2 °C cache des écarts considérables selon les régions, les saisons, et les événements extrêmes. Or, les terres émergées se réchauffent davantage que les océans, et les régions septentrionales davantage que les régions tropicales ; certaines régions de latitude moyenne ou semi-arides vont connaître un réchauffement double de la moyenne ; le réchauffement de l’Arctique sera au moins 2,4 fois le réchauffement mondial moyen et même plus dans certaines parties de l’Arctique ; en hiver, le réchauffement de l’Arctique pourra même être quatre fois supérieur au réchauffement estival. Enfin, le réchauffement estival méditerranéen sera très supérieur à la moyenne mondiale, en raison de l’assèchement des sols et des rétroactions atmosphériques. Plus largement, les terres émergées se réchaufferont plus que la moyenne mondiale, alors que les océans (en particulier l’océan Austral, le Pacifique oriental, et l’Atlantique Nord subpolaire) et les petites îles se réchaufferont moins que la moyenne mondiale.
Autrement dit, si la hausse moyenne se limite à 2 degrés et que l’écart-type est de 10, on aura dans les lieux extrêmes des températures de 7 degrés supérieures à la situation actuelle et parfois même, dans certaines régions et à certains moments, des températures bien supérieures.
Par ailleurs, au-delà des écarts, importe aussi la probabilité d’occurrence des extrêmes, que ne révèle ni la moyenne ni les écarts. Or, il se trouve que les températures les plus chaudes deviennent plus fréquentes et les températures les plus froides moins fréquentes. On aura donc à la fois une augmentation des températures moyennes, un élargissement des écarts, et une concentration des occurrences vers les extrêmes. Les journées extrêmement chaudes seront à la fois plus chaudes, plus fréquentes et localisées sur les terres habitées ; alors que les journées extrêmement froides seront à la fois plus froides, plus rares, et localisées dans des régions inhabitées ou inhabitables comme les océans. Le problème du climat est donc beaucoup plus grave que ne laisserait croire la comparaison des moyennes de températures locales.
Cela ne vaut pas que pour la température. Si beaucoup de pays pauvres ont rattrapé une partie de leur retard en termes d’espérance de vie, ce n’est pas vrai dans la plupart des autres domaines, où les situations catastrophiques deviennent à la fois plus catastrophiques, et plus fréquentes. La biodiversité se contracte de manière très inégale selon les régions, les milieux et les groupes biologiques. Certaines espèces disparaissent ; beaucoup d’autres (en particulier les végétaux, notamment les cycadales, certains arbres, certains conifères et les oiseaux) voient leurs populations s’effondrer, tandis que des milliers d’espèces encore inconnues sont découvertes chaque année. De plus, le vivant est avant tout un réseau d’interactions entre espèces et la disparition de l’une a un impact immense sur toutes les autres. La moyenne ne veut rien dire. Si le nombre de personnes ayant accès à une eau potable gérée en toute sécurité a augmenté mondialement, le nombre de personnes exclues de cet accès a augmenté et va beaucoup augmenter dans les pays à faible revenu ; et la distribution des situations deviendra plus large ; les manques seront plus extrêmes ; et les extrêmes dans la rareté seront beaucoup plus fréquents (et beaucoup plus graves) que les extrêmes dans l’abondance.
C’est aussi vrai du niveau scolaire. Le niveau moyen baisse partout dans l’OCDE, mais la dispersion des résultats entre élèves, groupes sociaux, territoires et niveaux socio-économiques s’aggrave également. Si, avant le Covid, 57 % des enfants des pays à revenu faible ou intermédiaire ne maîtrisaient pas une lecture simple à la fin du primaire, ils sont aujourd’hui 70 % : les enfants qui lisent mal lisent plus mal qu’avant et sont plus nombreux à lire mal. De même pour le calcul. Là encore, non seulement le niveau baisse, mais les écarts se creusent, et la fréquence des échecs les plus extrêmes augmente très vite.
De même pour les homicides, où la moyenne mondiale baisse tandis que les écarts entre pays augmentent et que, là où elle se répand, la violence est plus extrême et plus fréquente que jamais. C’est vrai aussi dans les médias où la moyenne des informations se déplace vers des informations négatives, avec des écarts de plus en plus importants entre des informations (vraies ou fausses) de plus en plus anxiogènes et de plus en plus fréquentes, tandis que les informations positives, de plus en plus nombreuses, sont de plus en plus rares ou en tout cas moins diffusées. Un crime, un accident, un meurtre, a plus d’impact que dix succès de la police ou dix découvertes scientifiques majeures.
Cela explique ce qui se passe en politique. Le citoyen se souvient (et souffre) davantage des événements extrêmes, même rares, que des événements moyens, même fréquents. Si la moyenne des opinions se déplace un peu vers la droite, les écarts sont de plus en plus grands entre les extrêmes droite et gauche et l’occurrence des extrêmes est de plus en plus fréquente. Les opinions moyennes, c’est-à-dire celles des partis du centre, ne disent plus rien de l’état réel du monde. Tant qu’ils ne l’auront pas compris, qu’ils ne sortiront pas de leur moyenne grise, les dirigeants des partis dits « de gouvernement » échoueront. Ils doivent proposer des choses grandes, sortir de la moyenne ; non pas en allant sur les côtés, comme les extrêmes, mais vers le haut, comme des hommes d’État.

