La plupart des pays n’acceptent la présence sur leur territoire d’installations industrielles dangereuses qu’à trois conditions : que des mesures extrêmes de sécurité soient prises, comme depuis 1986 en Europe, avec les usines « Seveso », du nom d’une terrible catastrophe en Italie six ans plus tôt ; qu’on en limite l’usage à la production de biens irremplaçables, ce qui n’est pas toujours le cas ; et qu’on fasse les recherches nécessaires pour s’en passer, ce qui est encore moins le cas.

Quarante ans plus tard, une menace autrement plus destructrice à terme s’étend sur le monde, sans que nul régulateur n’ait encore osé en tracer les contours : les centres de données numériques : depuis dix ans, l’explosion de l’intelligence artificielle générative, des métavers, du streaming, de la 5G et des jumeaux numériques fait doubler tous les deux ans la demande de capacité de calcul. Pour la satisfaire, on édifie, dans l’indifférence quasi-générale, les plus grandes machines jamais construites sur la surface de la Terre.   Selon les projections diverses, il pourrait y avoir entre 40 000 et 60 000 data centers dans le monde en 2045, couvrant 300 à 400 millions d’hectares.

Ces structures ne sont pas de simples bâtiments. Ce sont des organismes thermodynamiques voués à consommer de l’énergie, à en dissiper l’essentiel sous forme de chaleur, et à puiser dans les nappes phréatiques et les cours d’eau de quoi se refroidir.

D’abord l’eau : un data center de taille moyenne consomme l’équivalent de la consommation journalière d’une ville de 50 000 habitants. À l’échelle mondiale, l’ensemble des data centers consommait, en 2022, environ 200 milliards de litres d’eau douce. Microsoft a déclaré consommer, pour ses seuls centres irlandais, de quoi vider un lac de taille moyenne chaque année. En France, selon l’ADEME, les centres de données français sont installés surtout dans des zones déjà soumises à des stress hydriques importants, notamment la vallée de la Seine, la Bretagne et l’Occitanie, en totale contradiction avec les objectifs du Plan eau.

Puis la chaleur : Une étude de l’Université d’Oxford a mesuré des surélévations thermiques de 1,2 à 3,8 degrés dans un rayon de 5 kilomètres autour de clusters de data centers en Virginie du Nord, à Singapour et dans la région de Dublin. L’université de Cambridge a démontré que, si la croissance actuelle se poursuit, les data centers mondiaux émettront en 2035, plus de chaleur que l’ensemble du trafic aérien mondial.

Et encore, la biodiversité : la dalle de béton d’un data center neutralise des dizaines d’hectares de sols vivants, de leur faune microbienne ; or chaque mètre carré de sol artificialisé représente une perte nette de 1,3 kg de séquestration carbone annuelle, une réduction de 60 % de la capacité de rétention hydrique locale, et la disparition de 80 à 95 % de la biodiversité du sol en dix ans.

À cela s’ajoute la contamination des sols : les infrastructures électriques, les transformateurs à haute tension, les nappes de câbles sous-terrains et les systèmes de refroidissement contaminent les sols et des nappes phréatiques par des fluides caloporteurs, des huiles de transformateurs et des composés organiques volatils.

Et encore la pollution sonore : les groupes électrogènes de secours, les systèmes de refroidissement à eau, les ventilateurs industriels tournant en continu émettent des bruits  équivalents à ceux d’une autoroute en période de circulation dense.

Enfin, l’empreinte carbone totale de la filière numérique (fabrication, transport, data centers et fin de vie des équipements) est gigantesque : une seule session d’entraînement d’un modèle de type GPT-4, émet autant de CO₂ que cinq voitures de taille moyenne sur toute leur durée de vie ; les publicités numériques ciblées, représentent à elles seules, entre 8 et 12 % de la consommation énergétique des data centers. Les cryptomonnaies à commencer par le Bitcoin, consomment déjà plus d’électricité que l’Argentine entière. La filière numérique, dont les data centers, présentera, selon l’Université de Lancaster   8% des émissions mondiales de gaz à effet de serre en 2040 ; le numérique sera alors le troisième émetteur mondial, derrière l’énergie et les transports, et devant l’agriculture.

Pourtant, bien de ces data centers sont inutiles : selon une étude de l’Institut Shift Project publiée en 2023, 30 à 40 % du trafic internet mondial sert à la diffusion en continu de vidéos à très haute définition sur des écrans qui ne permettent pas d’en percevoir la différence avec la HD.

On pourrait satisfaire l’ensemble des usages numériques réellement utiles, c’est-à-dire ceux de l’économie de la vie (santé, éducation, science, alimentation, agriculture, recyclage, communication personnelle, services publics, démocratie, culture défense,) avec moins de la moitié des data centers actuellement en service ou en construction.

Il faudrait donc, à l’échelle européenne d’abord, une directive « Seveso numérique ». Elle devrait comporter au minimum sept volets :

  • Un registre obligatoire et tenu à jour de tous les data centers dépassant un certain seuil de consommation énergétique (disons, 1 MW), avec publication immédiate des données de consommation d’eau, d’énergie, d’empreinte carbone en temps réel et de la nature de leurs utilisateurs.
  • Une taxe sur la consommation d’eau au-delà d’un seuil de sobriété, dont le produit serait affecté à la restauration des milieux aquatiques dégradés.
  • Une interdiction de construire de nouveaux data centers dans des zones de stress hydrique élevé ou sur des terres agricoles à haute valeur agroécologique.
  • L’obligation pour tout data center dont la puissance thermique dégagée excède 500 kW de la restituer au réseau de chaleur urbain ou à des serres agricoles.
  • Une étude d’impact obligatoire de tous les modèles d’IA, à l’image des études d’impact environnemental obligatoires pour les grands projets industriels.
  • Permettre aux pays du Sud d’avoir leur juste part des data centers du monde.
  • Ne les utiliser que pour des activités explicitement utiles à l’économie de la vie.

On dira que ces mesures ne feront qu’handicaper l’Europe, au détriment de ses concurrents. C’est faux. Ces mesures n’impliquent pas d’arrêter le numérique, si vital pour notre bien-être; et encore moins de fermer les data centers ; elles impliquent seulement de leur imposer les mêmes contraintes que nous imposons depuis des décennies à l’industrie chimique, à l’industrie automobile et, dans de moindres proportions, à l’industrie pétrolière.

On y viendra. Ne soyons pas les derniers à le demander.