Quelque part sur le front de la guerre russo-ukrainienne, au printemps 2026, des essaims de drones autonomes, pilotés par des IA embarquées, ont neutralisé plusieurs unités d’infanterie russe sans qu’un seul soldat ukrainien n’ait risqué sa vie.

Cela s’inscrit dans un processus vieux de plusieurs millénaires : L’homme n’a cessé de transférer vers un objet fabriqué ce que son corps ne peut pas accomplir aussi bien tout seul.

D’abord, première artificialisation, le bâton devient levier, la pierre taillée devient couteau, la roue démultiplie la force musculaire, le moulin à eau remplace l’esclave broyant le grain, puis la machine à vapeur fait apparaître l’industrie. Parallèlement, l’agriculture a entamé, dès le Néolithique, une artificialisation radicale de l’environnement : l’homme a créé des espèces végétales et animales qui n’auraient jamais existé sans lui, des artefacts. On a vu apparaître les semences génétiquement modifiées, les serres hydroponiques, les élevages hors-sols où un animal ne voit jamais le ciel, les fermes verticales où poussent des légumes dans des hangars urbains, à des kilomètres de tout sol naturel. Des laboratoires japonais et néerlandais produisent même des substrats nutritifs synthétiques qui permettent, disent-ils de cultiver sans humus, sans ver de terre, sans histoire géologique.

La troisième artificialisation, qui commence maintenant, est la robotisation générale de la vie : L’IA, qui sera démultipliée par les neurosciences, remplace le cerveau. La robotique remplace le corps.

Depuis une décennie, nous avons regardé l’IA avec émerveillement et inquiétude, en oubliant qu’une révolution robotique, progressait parallèlement dans les usines, les entrepôts, les ruches logistiques. En 2025, plus d’un million de robots industriels ont été installés, pour l’essentiel en Chine, au Japon et en Corée, pour des raisons d’abord démographiques. Ces machines à forme humaine sont désormais capables de travailler dans des environnements hostiles à l’homme, de monter des escaliers, de manipuler des objets fragiles, de s’adapter à l’imprévu. Depuis vingt ans, Toyota, Honda, Soft Bank, et des dizaines de start-ups moins connues ont développé des robots pour des rizières, des drones, des chars autonomes, des systèmes de reconnaissance automatisée, des outils d’analyse prédictive des mouvements adverses.

La machine remplace ainsi peu à peu l’ouvrier à la chaîne, le chauffeur de taxi, le caissier de supermarché, le comptable, l’analyste financier, le soldat, et en partie le journaliste et l’avocat ; des robots soignants accompagnent les personnes âgées dans leurs actes quotidiens ; ils parlent, ils reconnaissent les visages, ils mémorisent les préférences, ils détectent les signaux de détresse (une variation du rythme cardiaque, un changement de ton vocal, une posture inhabituelle). Ils alertent, consolent, rappellent. Un phoque artificiel à fourrure synthétique réconforte des patients Alzheimer ; des applications de l’IA offrent un suivi psychologique à des millions d’utilisateurs qui n’ont pas accès à un thérapeute humain. Des tuteurs IA personnalisés (qui adaptent le rythme, le style pédagogique, le niveau de difficulté à chaque élève en temps réel) surpassent déjà, dans plusieurs études contrôlées, l’enseignement traditionnel dans certains apprentissages. Des romans générés par IA sont publiés sous des noms humains avec de grand succès sans que les lecteurs ni les critiques ne détectent la supercherie. Des compositions musicales générées algorithmiquement émeuvent des centaines de millions de gens sur les plateformes de streaming. Des œuvres visuelles produites par des IA remportent des concours d’art.

Et plus encore : des robots fabriquent des robots ; en Chine, des complexes robotisés produisent des robots en continu, sans présence humaine dans les ateliers de production ; des systèmes d’IA sont maintenant capables d’améliorer d’autres systèmes d’IA. Le processus de conception lui-même commence à être délégué à la machine.

A l’horizon, s’annoncent des robots capables de se reprogrammer, de s’améliorer, de générer de nouvelles capacités, de créer de nouvelles architectures, sans intervention humaine à aucune étape du processus, créant des robots radicalement nouveaux, selon des principes que leurs créateurs humains n’auraient pas imaginés. Les robots donneront vie à des robots.

Dans cette dynamique de cette robotisation de la vie, trois grandes trajectoires sont possibles.

  1. La servitude consentie : Les robots, les IA, les systèmes autonomes prendront en charge une proportion croissante des tâches humaines. L’humanité tout entière se retrouvera alors, progressivement, dans la position de l’aristocratie oisive des siècles passés : servie, confortable, libérée du labeur, progressivement vidée de sens. Le progrès, l’innovation, l’histoire, l’avenir, ne lui appartiendra plus.
  2. La fracturation sauvage : La robotisation créera une fracture absolue entre ceux des humains, très peu nombreux, qui posséderont et contrôleront les systèmes autonomes, (en particulier ceux de l’alimentation, de la distraction et de la domination), et les autres, qui n’auront plus rien à vendre, sur un marché du travail qui n’aura plus besoin d’eux. La violence sociale sera maximale, la montée des populismes technophobes entraînera des luttes pour la redistribution des richesses d’une brutalité inédite, pendant que se multiplieront les désastres écologiques provoqués par cette artificialisation généralisée.
  3. La démocratie augmentée : dans ce scénario, la productivité extraordinaire des systèmes autonomes sera répartie équitablement par la fiscalité, par la propriété partagée, par un revenu universel et par la réduction radicale du temps de travail ; elle sera mise au service du bien-être d’une humanité libérée pour vivre, génération après génération, la relation, le sens, la spiritualité, l’amour, la politique au sens noble, la création authentique, dans une harmonie avec le reste du vivant.

Ce troisième scénario supposerait que soit mis en place dès maintenant une régulation des entreprises dont la puissance dépasse celle de la plupart des États et une gouvernance mondiale de l’IA, des neurosciences et de la robotique. Le monde actuel, aveugle, narcissique, divisé, rend difficile de l’imaginer.