Deux Américains s’affrontent sur la scène mondiale. L’un dirige l’empire le plus puissant de la planète. L’autre la plus ancienne institution morale de l’Occident. Le premier se prend pour Dieu. Le second lui affirme que Dieu, aujourd’hui, ne bénit pas les guerres. Ce face-à-face n’est pas anecdotique. Il est le symptôme d’une fracture profonde à l’intérieur de la civilisation occidentale et, plus largement, de la société humaine.

Après que Léon XIV a lancé : « Assez de l’idolâtrie du moi et de l’argent ! Assez de la démonstration de force ! Assez de la guerre ! » Et qu’il ait cité Isaïe : Dieu « n’écoute pas les prières de ceux qui font la guerre». Il a ajouté, dans ce style évangélique dépouillé qui est sa marque, que « la vraie force se manifeste en servant la vie ».

Le lendemain, Trump a répondu qu’il n’est « pas un grand fan du pape Léon », qui « fait joujou avec un pays qui veut l’arme nucléaire » et qui est « FAIBLE face à la criminalité, et catastrophique en matière de politique étrangère.» Ajoutant d’une arrogance qui laisse sans voix : « Léon ne serait pas au Vatican si je n’étais pas à la Maison-Blanche. » Et partageant une image générée par intelligence artificielle dans laquelle il se représente en Christ thaumaturge, entouré d’aigles et d’avions de chasse, guérissant un malade au nom de l’Amérique.

De fait, en agissant ainsi, et en reprenant, d’une façon subliminale, la justification de la guerre au nom de Dieu, Donald Trump fait sien la thèse que l’Eglise défendait pendant très longtemps, avant de changer d’avis.

Car, l’Église, comme toutes les religions prosélytes ou conquérantes, a longtemps considéré que certaines guerres pouvaient être justes quand elles servaient ses intérêts ; avant de devenir silencieuse quand les guerres sont devenues laïques.

C’est d’abord Augustin d’Hippone, au Ve siècle, pour qui la guerre peut être moralement acceptable si elle répare une injustice, si elle est décidée par une autorité légitime, si elle est conduite avec une intention droite (donc conforme aux intérêts de l’Église) ; c’est ce qu’ont confirmé les papes des croisades au XIe siècle et ce qu’à Thomas d’Aquin a systématisé au XIIIe siècle. Un peu plus tard, les conquistadors ont invoqué la mission civilisatrice de la conversion qui accompagnait la conquête ; et les colons anglais en Amérique du Nord massacraient les Indiens au nom de la Providence divine.

Puis la Papauté a cessé de proclamer la justesse des guerres, d’abord en gardant un tragique silence pendant  les massacres de la Première et de la Seconde Guerre mondiale.

L’Église a seulement ensuite commencé à se dire timidement contre toutes les guerres. Jean XXIII a d’abord posé des limites dans l’encyclique Pace in Terris ; Le Vatican a ensuite protesté quand Bush père et Bush fils ont l’un et l’autre prétendu que leurs guerres étaient justes ; puis le pape François s’est élevé contre la « militarisation des esprits. » Et aujourd’hui, c’est Léon XIV qui proteste quand Trump, reprend, à son compte le thème de la guerre juste.

Ce qui se joue entre ces deux Américains n’est donc pas une querelle de personnalités. C’est un choc de paradigmes. D’un côté, une vision normative de l’ordre international, que l’Eglise a rejoint en s’alignant sur l’ordre mondial sorti de la Seconde Guerre mondiale (des institutions et des règles supérieures aux États, des droits imprescriptibles, une responsabilité morale qui dépasse la raison d’État) : et de l’autre, une vision cynique du monde (la force légitime les actions des États quand la cause est juste, et quand les négociations échouent, en utilisant, s’il le faut, une couverture religieuse pour légitimer leur combat). Et c’est aussi ce qui se joue quand des gouvernements et des mouvements politiques utilisent bien d’autres religions pour justifier leurs volontés de conquête ou de pouvoir.

La diatribe de Trump contre le pape n’est donc pas une erreur de communication. C’est un acte politique délibéré. Trump se moque du droit international. Il n’a que faire du Vatican, de l’ONU, de l’Union européenne. Sa légitimité, c’est lui-même et accessoirement le suffrage universel américain, qui l’a élu « de façon écrasante », comme il dit. Dans ce système de pensée, l’intérêt du dirigeant prend le pas sur toute norme supranationale. Et celui qui ose contester cette logique, fût-il pape, devient automatiquement un ennemi politique. En attaquant Léon XIV, Trump vise en réalité tous ceux (Européens, Japonais, Africains, Indiens, organisations internationales, sociétés civiles) qui oseraient protester contre ses guerres au nom d’une soi-disant morale universelle. Tous ceux qui voudraient défendre des règles de droit et des institutions supranationales.

Si la plupart des guerres dites « justes » à travers l’Histoire  ont  engendré des  souffrances  plus grandes que celles qu’elles prétendaient réparer, si elles n’étaient justes qu’aux yeux d’un des camps, on peut considérer que sont  justes, au nom de valeurs devenues universelles, la résistance des Indiens d’Amérique contre les colonisateurs européens, la  lutte  des peuples  contre les nazis, la révolte des peuples colonisés pour leur indépendance, la défense de l’Ukraine contre l’invasion russe, et bien d’autres.

La morale internationale, nourrie de valeurs devenues universelles, débarrassée de tout prétexte religieux, peut donc considérer une guerre comme juste quand elle est une réponse à une attaque ; quand il s’agit d’une action préventive face à une menace vitale ; quand elle est le dernier recours pour protéger des innocents, pour éviter qu’un ennemi déclaré n’attaque ou ne dispose d’un armement fatal.

Encore faut-il que toutes les voies de négociation aient été explorées, que la menace soit réelle et immédiate, et que la guerre soit encadrée par le droit, limitée dans ses moyens, et conduite avec la conscience aiguë de son caractère tragique.