Pourquoi Peter Thiel, un des fondateurs de PayPal, de Facebook et de Palantir, est-il venu à Paris donner une conférence à l’Institut de France sur l’Antéchrist ?
Le détour de pensée, s’il est complexe, vaut la peine : Selon cet Allemand devenu citoyen américain tout en prenant la nationalité néo-zélandaise, la démocratie n’est pas compatible avec la liberté et le capitalisme. Or ces dernières, sont l’une et l’autre, pour lui, nécessaires au progrès scientifique et technique, qui permettra un jour à l’humanité de se libérer des contraintes de la rareté, d’atteindre même l’immortalité et d’édifier le Royaume de Dieu sur la Terre.
En s’appuyant sur une lecture très personnelle des Évangiles, Thiel en déduit que tout ce qui s’oppose au progrès scientifique et technique conduit à la victoire du Mal absolu, qu’il nomme Antéchrist, et finira par imposer une gouvernance mondiale totalitaire, hostile au progrès, entraînant une catastrophe globale, une Apocalypse.
De fait, son analyse du concept d’Antéchrist est très sommaire. Il caricature la conception juive du rôle du Mal dans l’Histoire (selon laquelle le Mal est toujours temporaire et provoque toujours un sursaut salutaire) comme la conception chrétienne (pour qui le Mal absolu, nommé Antéchrist, est un simulacre du Bien, qui promet l’ordre, la paix et la sécurité, alors qu’en réalité il détruit la principale valeur, la liberté).
Pour Thiel, toute tentative de gouvernance mondiale serait une manifestation de l’Antéchrist, parce que ce serait un pouvoir imitant le Bien, promettant le Salut, en échange de la soumission et en niant en réalité la dignité humaine. Pour lui, comme pour beaucoup de ses pairs de la Silicon Valley, les gouvernements, quels qu’ils soient, ont déjà causé, par leur interférence, une stagnation scientifique et technologique de longue durée et il faut maintenant se débarrasser d’eux pour développer sans entraves toutes les technologies, en particulier celles qui aideront justement à détruire les puissances étatiques, les banques centrales, et toutes les normes mondiales, financières et écologiques. Pour ces gens-là, toute prudence face aux innovations, toute limite à l’artificialisation et à la robotisation, sont inacceptables.
Ce retour de l’Antéchrist par la Californie n’est ni folklorique ni accidentel : il est le symptôme de l’ambition illimitée d’un groupe social très puissant, celui des GAFA et de la Silicon Valley. En contrôlant, avec des moyens financiers quasi illimités, l’IA, les biotechnologies et les neurosciences, ces gens-là se pensent désormais légitimes pour prétendre diriger un projet civilisationnel et donner un sens à la condition humaine. Aussi empruntent-ils le vocabulaire de la théologie et parlent-ils des innovations de rupture comme d’autres parleraient de Miracles ; et des valorisations des entreprises par les marchés financiers comme d’autres évoqueraient des manifestations de la Providence. Ils tentent ainsi, très habilement, de mettre le retour du religieux à leur service.
Devant la difficulté qu’ils rencontrent à décrire simplement leur vision positive de la transcendance, leur Parousie, ils fondent leur théologie sur la dénonciation d’ennemis, qu’ils présentent comme les incarnations de mythes négatifs : Antéchrist, Apocalypse, Extinction, guerre finale. D’où la récupération de la pensée de René Girard, pour qui l’Antéchrist est celui qui promet la paix par l’égalité des droits et des conditions de vie, et qui au contraire, provoque une violence généralisée par une uniformisation suicidaire. Aussi exigent-ils qu’on se résigne à toutes les inégalités, qu’on attribue tous les pouvoirs aux savants, aux fabricants de nouvelles technologies et aux entrepreneurs capitalistes, c’est-à-dire à eux-mêmes.
De fait, si la Silicon Valley peut légitimement se vanter de contrôler aujourd’hui les flux financiers et d’information, de définir la perception du réel et du vrai, et de maîtriser une partie croissante de la souveraineté autrefois nationale, elle ne sait pas répondre à une question simple : Au nom de quoi faisons-nous cela ? Elle sait juste que, pour beaucoup de gens, le “progrès” ne suffit plus comme justification morale puisqu’il crée des injustices et qu’il détruit la nature. Alors, pour légitimer leurs pouvoirs, les maitres de la Silicon Valley convoquent -ils la fin des temps à leur secours et appellent-ils à un combat existentiel contre l’Antéchrist, figure choisie pour désigner l’Etat et ses mandants; alors que tout cela ne sert en réalité, plus prosaïquement, qu’à donner un vernis philosophique et religieux à leur combat économique (régulation vs innovation) et politique (État vs technologues) et à transformer, par une transgression permanente, un choc de pouvoirs en un combat civilisationnel.
Tout cela n’est pas totalement farfelu. Et leurs arguments ne sont pas sans valeur : La démocratie et le marché ne suffisent pas à définir un projet de société ; ils ne sont l’une et l’autre que des bricolages institutionnels ; ils ne peuvent pas fournir un idéal humain. Et si on ne réussit pas à les inscrire dans des valeurs bien supérieures, l’une et l’autre seront balayées par l’individualisme tyrannique des puissants numériques.
En particulier en Europe : Pour survivre, celle-ci ne peut se contenter d’un discours technocratique. Elle doit nommer les valeurs qu’elle entend défendre, protéger, reconquérir. Le marché ne suffit pas à y définir un idéal. Et la démocratie non plus : la notion de république n’est pas généralisable à des pays européens qui n’en sont pas ; le patriotisme continental n’existe pas en tant que tel ; la civilisation judéo-chrétienne ne peut être une valeur suffisante dans des pays laïcs ; la protection de l’héritage matériel et naturel du continent ne peut à elle seule former un idéal enthousiasmant. Ne reste que la défense des droits sociaux, des droits humains et des libertés fondamentales, auquel il faut ajouter le goût du risque, le refus de la peur et la recherche éperdue d’une souveraineté libératrice.
Tel doit être l’idéal européen : Ni Antéchrist ni Messie, juste une sorte de Paradis terrestre imparfait, qui doit se défendre, réparer les injustices dont il est encore grevé et porter plus haut son idéal.
Image : L’Antéchrist écoutant les paroles de Satan, par Luca Signorelli. Les Actes de l’Antéchrist, vers 1505.

