Une des raisons du succès des gilets jaunes a été de se constituer indépendamment de tout appareil, en particulier syndical, et de réussir, grâce à cela, à construire un mouvement relativement homogène, autour d’un vêtement, (le gilet), et d’un lieu, (le rond-point), symboliques d’une revendication d’automobilistes.

Rien de tel avec les manifestations contre la réforme des retraites : les syndicats sont clairement à la manœuvre, sans avoir réussi pour le moment à s’unir dans une occupation durable de lieux symboliques.

Et pourtant, les manifestants, dans ces deux crises, n’ont qu’une revendication : le statu quo ; ils représentent ceux qui s’attachent à la conservation de leurs acquis et s’opposent à ceux qui se préoccupent de ce que sera leur monde dans trente ans.

Or, aujourd’hui, en particulier en Europe, dans de très nombreux domaines, la même question se pose : les acquis sociaux sont menacés parce qu’ils renvoient à un mode de vie, de travail et de consommation très particulier, gaspilleur et malsain, qui n’est plus tenable à long terme. Pour le modifier, le plus simple serait de le réduire quantitativement sans en changer la nature ; et c’est cela que désigne désormais trop souvent le mot « réforme », qui désigna longtemps un progrès social.

Il était donc facile de satisfaire les gilets jaunes en renonçant à pénaliser les émissions de gaz à effet de serre. Il serait aussi facile de satisfaire les opposants à toute réforme des retraites, en renonçant à toute réforme. En faisant cela, dans les deux cas, on laisserait aux générations futures, et d’abord au plus pauvres, une charge croissante, bientôt insupportable. Et c’est vrai dans des bien d’autres domaines.

La question est donc : Pourra-t-on améliorer la situation de nos petits-enfants, sans nuire à celle de nos contemporains ? C’est possible, à condition de ne pas se contenter de petites réformes comptables et de changer radicalement de modèle d’organisation sociale, écologique et politique. C’est ce que souhaite de plus en plus de gens.

Cela suppose, de reconnaître que les syndicats ne sont représentatifs que des intérêts de quelques-uns des vivants d’aujourd’hui, et pas de ceux de demain ; que la rue l’est encore moins. Et que, dans l’état actuel des processus parlementaires, aucun parti politique ne peut garantir la pérennité des lois qu’il vote. Ce qui explique que les institutions démocratiques sont devenues, dans bien des pays, un océan de déloyauté de versatilité, et de discrédit.

Pour que les sacrifices demandés aujourd’hui à tous ne puissent servir demain à restaurer les privilèges des riches, il faudrait que les principaux domaines de l’action publique ne soient plus modifiables par le caprice de chaque majorité.

C’est déjà le cas des principes des libertés publiques, garanties en France par la Constitution. Cela devrait être aussi le cas des régimes de retraites, qui engagent le très long terme dans le pays.

Or, en France, la réforme, que vient de préciser le premier ministre, (encore très discutable dans ses modalités) ne garantit en rien que les compensations promises aujourd’hui à ceux qui vont y perdre seront maintenues par les majorités politiques ultérieures.

Cette réforme devrait donc non seulement être discutée et approuvée par les partenaires sociaux et les parlementaires, mais être inscrite dans la loi fondamentale, afin que des majorités ultérieures ne puissent déformer ces équilibres.

La Constitution française devrait en particulier sanctuariser le principe d’un régime de répartition, affirmer son universalité, et proclamer que les moyens nécessaires à l’indexation de la valeur du point, la durée de la période de transition pour les régimes spéciaux, les mécanismes de compensation pour ceux qui vont y perdre (enseignants et femmes) seront intangibles. Par ailleurs, la Constitution devrait également sanctuariser un mécanisme simple d’ajustement régulier de l’âge de départ à la retraite en fonction de l’évolution de l’espérance de vie (par exemple, pour trois mois d’espérance de vie gagnée, un mois de travail de plus ; et non pas l’inverse, comme le propose implicitement le texte actuel). Ce principe conduirait d’ailleurs à un abaissement de l’âge de la retraite, si, malheureusement, la tendance à la diminution de l’espérance de vie venait à se confirmer.

Ce n’est qu’en sanctuarisant les engagements à long terme pris par les politiques que les citoyens retrouveront une confiance durable dans les régimes de liberté. Sinon, la démocratie sera balayée par les caprices des plus forts. Cela a déjà commencé.

j@attali.com