Il est rare de voir un président saper les bases de son pays en prétendant aider à son développement. C’est exactement ce que fait le président Trump ; et on peut se demander jusqu’à quand les patrons et les syndicats américains toléreront une telle politique.

En apparence, le président américain fait tout ce qui est en son pouvoir pour aider les entreprises américaines : il modifie le régime fiscal en leur faveur ; il consacre de plus en plus d’argent public aux industries de la défense et de l’intelligence artificielle ; par une dérégulation illimitée, il libère les patrons américains de tout risque de poursuite pénale en cas de corruption de personnalités étrangères ou de violation de règles et de traités internationaux en matière d’environnement, qu’il dénonce par ailleurs jour après jour ; il force les partenaires des Etats-Unis à acheter du pétrole et du gaz américain au lieu du gaz russe ; il conditionne tout accord commercial avec tout pays à l’engagement d’investir des centaines de milliards aux États-Unis. Il est tout aussi exigeant et brutal avec les Européens qu’avec les Indiens, les Canadiens, les Australiens, les Indonésiens, les Africains, qui sont tous autant de partenaires naturels et de marchés pour les entreprises américaines. A l’inverse, il cajole, ou se soumet, à la Russie ; et ne soutient en Europe que deux pays minuscules, la Hongrie et la Slovaquie qui n’ont comme seules caractéristiques que d’être des alliés ouverts du président russe.

En réalité, malgré les apparences, cette politique détruit la structure même du système économique américain : en voulant imposer aux autres, et en particulier aux Européens, des règles léonines, en ne garantissant plus leur défense et en s’alliant à leurs pires ennemis, il les pousse à commercer davantage entre eux, à ne plus acheter des avions américains, des équipements militaires américains, des systèmes digitaux américains, à développer des centres de données indépendants. Il pousse aussi les Européens et les autres ne plus étudier ou vivre aux Etats-Unis, à moins y venir en touristes ; il les incite à former de nouvelles alliances géopolitiques, entre Européens, ou avec les latino-américains et les Canadiens ; à diversifier leurs partenariats industriels, y compris avec des entreprises chinoises, jusque-là considérées comme l’ennemi. Les Européens commencent d’ailleurs à réfléchir sérieusement à se doter de cartes de crédit et de systèmes digitaux européens et plus généralement à ne plus utiliser les services des firmes  digitales américains ; des banques européennes commencent à pousser enfin sérieusement à l’intégration de leurs marchés des capitaux, pour se défaire de l’emprise américaine ; des pays et des fonds privés européens et asiatiques commencent à vendre leurs bons du Trésor américains. Et même si, pour l’instant, personne, en Europe ou ailleurs, même en Chine, ne peut pour l’instant se passer du gaz naturel américain, la tentation devient grande de tout faire pour créer les conditions pour s’en passer. De même pour le dollar. Ces choix, que commencent à faire Européens, Indiens, Latino-américains les éloignent durablement des Etats-Unis ; ils perdureront quel que ce soit le président qui succèdera un jour à Trump.

Les entreprises américaines commencent à en payer le prix : des marchés énormes pratiquement signés sont annulés ; des investissements promis sont remis en cause.

Tout cela ne sera pas sans conséquence sur le niveau de vie des Américains, en termes d’inflation comme de chômage, comme on le voit déjà.

Jusqu’à quand les patrons américains, ceux de la Silicon Valley comme ceux du Texas et de New York, jusqu’alors fascinés par Trump, sinon terrifiés par lui, continueront-ils à le soutenir ? Jusqu’à quand les banques américaines le laisseront-elles poursuivre cette politique folle qui conduit au discrédit de leur  système financier et accélère la chute du dollar, l’inflation, et la crise de la dette ? Jusqu’à quand les GAFAM le laisseront-elles saper l’énorme marché potentiel planétaire qu’elles étaient en train de conquérir ?

Si ces patrons américains continuent à soutenir leur président, si objectivement contraire à leurs intérêts à long terme, ils devront soit se résigner à se replier sur leur marché domestique, soit pousser leur président à un affrontement brutal avec ses anciens alliés, pour regagner par la force ce qu’ils auront perdu par la défiance. Le président ne pourra pas faire autrement alors que de se montrer de plus en plus agressif avec le reste du monde en particulier des Européens, pour tenter d’obtenir par la force ce qu’il ne peut plus espérer obtenir d’eux par la négociation, même brutale. Il dira ouvertement : « Achetez des armements américains ou vous n’aurez plus accès à Internet ni à vos   cartes de crédit ; on ne vous protégera plus et vos logiciels comme vos avions de fabrication américaine ne fonctionneront plus ». Comme les Européens et les Indiens ne pourront pas céder à un tel chantage, une confrontation stratégique, potentiellement militaire, des États-Unis avec le reste du monde, y compris avec l’Union européenne, aussi impensable qu’il soit aujourd’hui, deviendra alors inévitable.

Par contre, si le patronat américain se réveille, comprend que tout cela est mortel pour lui, il formera une alliance avec les syndicats et avec les forces raisonnables du parti républicain et du Parti démocrate, pour mettre un terme à cette expérience désastreuse et tenter de revenir au monde ancien dans lequel les États-Unis bénéficiaient de la confiance de leurs alliés. Ils imposeront à la Maison Blanche un président raisonnable, en tout cas conforme à leurs intérêts. S’ils échouent dans ce coup d’État, ils chercheront alors à délocaliser leurs centres de commandement, à ne plus apparaître comme des firmes américaines, ce qui ne fera qu’accélérer le déclin de l’empire aujourd’hui dominant.

Dans la vie publique comme dans la vie privée, la confiance est la condition de la paix ; dans les deux cas, il est très difficile de restaurer une confiance perdue, et un conflit ou une séparation devient alors presque toujours inévitable. En perdant la confiance du monde et des entreprises américaines, le président Trump conduit inévitablement à un affrontement entre les États-Unis et le reste du monde, y compris l’Union européenne, dont seul pourrait nous protéger une révolte des forces vives américaines contre leur Président.

 

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