En cette rentrée si troublée, où que ce soit dans le monde, j’ai le sentiment que beaucoup de gens se mentent à eux-mêmes, sur ce qu’ils sont, et sur ce qu’est le monde autour d’eux, pour pouvoir refuser d’en voir les dangers ; pour se laisser bercer par une douce langueur ; pour ne pas agir.

Très généralement, depuis des millénaires, bien des humains se mentent à eux-mêmes, quand ils pensent que les catastrophes annoncées ne peuvent pas avoir lieu ; et quand ils refusent d’assumer que, dans certaines circonstances, ils violent leurs propres règles morales.

Se mentir à soi-même est un poison mortel. C’est se préparer à coup sûr à prendre de mauvaises décisions. Ou, ce qui revient au même, à ne pas en prendre. De fait, l’Histoire nous apprend que rien ne conduit plus sûrement à la catastrophe que l’inaction découlant du refus d’affronter la vérité : que des désastres personnels et collectifs auraient pu être évités, depuis des millénaires, des siècles, des décennies, des années, si on avait donné toute sa place à la lucidité, à l’esprit critique et au courage.

Aujourd’hui les humains sont encore très nombreux, partout à travers le monde à vouloir croire que les dérèglements climatiques n’existent pas ou qu’ils se régleront d’eux-mêmes ; que l’humanité saura protéger la biodiversité ; qu’elle réussira à se nourrir sainement, à se soigner et à enseigner à tous les savoirs de la raison ; que la science trouvera une réponse à toutes les menaces, à toutes les maladies, à toutes les douleurs ; ou que la religion ou la drogue, ou la distraction y pourvoiront. Trop nombreux sont aussi les humains qui refusent de lutter concrètement, modestement, dans leur vie quotidienne, contre les causes de ces dérèglements, en modifiant leurs modes de vie.

Plus spécifiquement, les gens des pays du Sud se mentent à eux-mêmes quand ils affirment que le racisme, l’esclavagisme et le colonialisme sont des inventions occidentales, que tous leurs problèmes s’expliquent par le pillage avéré, par les Occidentaux, de leurs richesses naturelles ; quand ils veulent croire et faire croire qu’ils refusent un modèle occidental, dont ils ont en fait, pour beaucoup, adopté tous les travers.

Les Américains se mentent aussi à eux-mêmes quand ils refusent d’admettre qu’ils sont gangrenés par la drogue, la violence et la malbouffe ; que plus personne ne parle plus avec envie d’un « rêve américain » ; que la Chine est devenue la première puissance militaire et industrielle du monde ; et que tout le monde rejette leur hégémonie, sous quelque forme qu’elle soit.

Bien des Européens se mentent aussi à eux-mêmes, quand ils pensent que les Etats-Unis sont encore leurs protecteurs et qu’ils les défendront ; que les accords commerciaux avec eux sont équilibrés ; que l’administration Trump s’en contentera et ne demandera pas le démantèlement des réglementations digitales et environnementales communautaires ; d’autres Européens, ou les mêmes, se mentent aussi à eux-mêmes quand ils veulent croire que jamais la Russie n’attaquera un pays de l’Union européenne ; ou quand ils proclament que la présence de l’islamisme radical peut y être tolérée sans dommage ; et qu’on peut laisser une loi religieuse, quelle qu’elle soit, primer sur la règle démocratique.

Plus spécifiquement encore, bien des Français se mentent à eux-mêmes quand ils pensent que leur pays est assez riche pour être à l’abri d’une faillite ; que jamais le FMI ou la Commission européenne n’oseront se mêler de leurs affaires et leur imposer un programme de rigueur ; que les privilèges des autres peuvent être remis en cause, sans qu’on touche aux siens ; que le travail n’est qu’une activité annexe de la vie ; que les retraités les plus aisés peuvent conserver leurs privilèges dans un pays au bord de la faillite ; qu’un impôt sur le capital des seuls très riches suffirait à régler la tragique dérive des finances publiques ; que la mise à l’écart des élites au pouvoir depuis les débuts de la Cinquième République apportera une réponse à tous les problèmes du moment.

Plus généralement, partout, la technologie pousse de plus en plus d’humains à inventer une réalité parallèle, à vivre en mythomanes tout-puissants, tout-connaissants entourés d’admirateurs virtuels. En particulier, rien ne pousse plus à se mentir à soi-même qu’un usage perverti de l’Intelligence Artificielle. Et sans doute est-ce une des raisons de son incroyable succès : elle nous conforte dans nos pires travers, en nous donnant les moyens de les démultiplier et de nier la nécessité de fournir des efforts pour obtenir des connaissances ou produire un service.

Plus encore, il serait temps de faire, où que ce soit dans le monde, un peu d’introspection plus personnelle : chacun d’entre nous se ment souvent à lui-même, en choisissant de ne pas voir ce qui pourrait rendre sa vie plus difficilement tolérable : des trahisons intimes, des humiliations professionnelles, des lâchetés personnelles. Chacun de nous devrait assumer, quand c’est conforme à notre réalité, que, dans certaines circonstances, nous avons été, ou nous sommes, lâche, malhonnête, égoïste, méchant, mesquin, menteur, médisant, vantard, mythomane, méprisant, ou déloyal.

En cette rentrée si particulière, s’il est une première bonne résolution à prendre, c’est celle-là. Ce n’est qu’en mettant des mots sur nos maux que nous réussirons à les vaincre.

 

Image : Gérard Garouste, Pinocchio et la partie de dés, 2017