Ce qui se joue dans la guerre en Iran, avec les conséquences catastrophiques qui s’annoncent, (même si on peut espérer maintenant un répit), devrait nous rappeler une évidence mise sous le tapis trop longtemps depuis trop d’années.
Depuis 1973, ceux qui sont lucides savent que le monde est excessivement dépendant des puissances pétrolières ; depuis 1990, au moins, les meilleurs experts ont prévu que la concentration en CO2 dans l’atmosphère produite par la combustion des énergies fossiles déréglerait le climat et finirait par menacer la survie de l’humanité. De fait, depuis 2010, on commence à souffrir des conséquences climatiques de ces émissions. Aujourd’hui, on sait, même si on refuse de le voir, que l’été 2026 sera extraordinairement chaud presque partout dans l’hémisphère Nord et que l’année qui suivra le sera plus encore en raison de l’évolution du courant El Nino.
Et pourtant tout le monde s’affole de la réduction marginale de la production mondiale de ces énergies fossiles, provoquée par la guerre en Iran, et supplie pour qu’on puisse produire encore plus de moyens de polluer la planète ; alors qu’il faudrait au contraire considérer la fermeture du détroit d’Ormuz comme une bonne nouvelle, puisqu’elle nous fournit une occasion nouvelle d’accélérer le basculement vers une économie qui ne brûlerait pas d’énergie fossile et que, depuis quelques a décennies, on peut utiliser, pour les mêmes productions, d’autres énergies, durables, nucléaires ou renouvelables.
De la même façon, on sait maintenant que l’artificialisation des sols détruit la minuscule couche d’humus qui permet au vivant de survivre et à l’agriculture d’être durable ; on sait aussi que l’alimentation industrielle qui en découle est aussi un poison détruisant la vie. Et on réalise enfin que les énergies fossiles alimentent désormais une autre pollution majeure, celle de l’attention humaine, par le biais des réseaux sociaux et autres drogues virtuelles.
Au total, on sait maintenant que plus de la moitié de ce que l’humanité produit, de ce qu’elle consomme et de ce qu’elle finance, très largement en s’endettant, est désastreux pour elle et plus encore pour les générations futures. Et qu’elle s’est dotée désormais des moyens de ne plus y penser.
Or, une bonne partie de ces productions, que j’ai nommé « l’économie de la mort » est produite avec ce qui nous vient à travers le détroit d’Ormuz.
Fermer ce détroit un moment, c’était donc couper l’approvisionnement en une partie de ce qui détruit la planète. Et se battre pour le rouvrir, c’est agir comme un drogué qui voudrait massacrer tous ceux qui l’empêchent d’accéder à une des pharmacies vendant les substances dont il dépend.
Si l’économie de la mort représente au moins 50 pour-cent du PIB mondial, l’autre moitié, « l’économie de la vie », est composée de tout ce qui est fait à partir de formes durables d’énergie, de mobilité durable, d’agriculture durable, d’alimentation saine, d’eau, de recyclage, de culture, de santé, d’éducation, de démocratie, de médias libres et de moyens de les défendre. Et on sait qu’une large fraction de ce qui est obtenu en brûlant de l’énergie fossile peut être désormais obtenue par une électricité produite par des sources durables.
Alors, pourquoi ne profite-t-on pas de cette opportunité pour organiser le basculement de l’économie mondiale vers l’économie de la vie ? Pourquoi refuse-t-on de voir que les Chinois sont en train de le faire subrepticement ? Alors qu’ils sont pour l’instant les pires producteurs de l’économie de la mort, ils seront 20 ans être les principaux acteurs de l’économie de la vie, démocratie mise à part.
La fermeture, même passagère, du détroit d’Ormuz aurait pu être une occasion de cette prise de conscience. Il n’en est rien. Les États-Unis foncent dans le mur avec leurs propres énergies fossiles. L’Inde et l’Afrique en font autant. Et l’Europe, qui est la mieux placée pour être le champion de l’économie de la vie (parce qu’elle en a toutes les formes, tous les talents, toutes les industries, tous les sols) semble complètement paniquée à l’idée de perdre un des accès à l’économie de la mort.
Aucun homme ou femme politique n’a le courage de dire que l’augmentation du prix de l’essence, comme celui du tabac, est une bonne nouvelle et que toutes subventions doivent être réservées aux transports en commun , à ceux qui acceptent à une échéance raisonnable de basculer vers des véhicules utilisant des énergies durables et à ceux qui ne peuvent objectivement le faire et qui ne doivent évidemment pas souffrir de l’incurie des pouvoirs publics qui , depuis tant d’années, n’ont pas compris que le basculement vers l’économie de la vie était la condition de la survie de nos sociétés.
Il y a toujours de bonnes raisons de ne pas faire les choses essentielles, en pensant que d’autres, un peu plus tard, s’en chargeront. Seulement voilà, la preuve est faite que depuis cinquante ans, personne ne le fait. Et que les drogues de toute nature continuent de nous assassiner.
Le dis comme je le pense : l’humanité disparaîtra si dans 30 ans l’économie de la vie ne représente pas au moins les deux tiers du PIB mondial. C’est possible. Cela exige une mutation radicale et immédiate que personne n’entreprend ni même ne prépare. Que la folie de Trump serve au moins à nous aider à comprendre enfin cette urgence.

