Depuis deux mille ans, les Européens pensent que les Chinois, les Africains et tous les autres humains voyaient le monde comme eux, c’est-à-dire centré autour de l’Europe, et qu’ils étaient plein d’admiration pour la supposée supériorité matérielle et intellectuelle des Européens. Depuis un siècle, ce sentiment   de centralité planétaire s’est déplacé vers une Europe idéalisée, les États-Unis d’Amérique, qui se pensent encore aujourd’hui supérieurs au reste du monde et sont convaincus que cette supériorité est admise par tous les autres humains.

En réalité, cela n’a jamais été le cas : Jamais aucun des peuples habitant les autres continents n’a reconnu une quelconque supériorité à l’Occident, à sa religion comme à son système juridique ou son mode de vie, même quand ils devaient en subir la domination. De même qu’ils n’ont jamais reconnu la supériorité d’aucun autre envahisseur antérieur.

Si on veut avoir une chance de comprendre le monde d’aujourd’hui, et d’évaluer comment les autres vont se comporter, il faut savoir comment chacun voit le monde et s’y situe. Ainsi, très sommairement, les Russes se voient comme une immense puissance millénaire, enviée, encerclée, persécutée, martyrisée, sans jamais céder. Les Africains se voient comme les premiers hommes, les plus sages, les premiers civilisés, martyrisés et asservis par des envahisseurs innombrables, en particulier arabes et occidentaux. Les Indiens se pensent comme la civilisation la plus ancienne de l’histoire, la plus riche, la plus complexe, à l’avant-garde de la philosophie et des sciences depuis des millénaires. On pourrait en dire autant, à juste titre, de la façon dont se voient les Perses, les Hébreux, les Arabes et bien d’autres. Nul, parmi eux, ne reconnaît une quelconque supériorité à l’Occident.

Aujourd’hui, parmi tous ces regards, il en est un plus particulièrement important à comprendre, parce qu’il va imposer sa marque sur le monde au moins sur les trois prochaines décennies : celui de l’Asie.

Pour les Asiatiques modernes, qui s’expriment par leurs hommes politiques, leurs écrivains, leurs artistes, leurs intellectuels, (lire pour cela au moins les livres de Kishore Mabhubani[i] et ceux de George Yeo) on peut résumer la situation ainsi : Si la civilisation occidentale a dominé le monde depuis deux siècles, c’est une anomalie, au regard des deux derniers millénaires qui furent dominés par l’Asie. Et le 21ème siècle marque un retour à cette prééminence naturelle de l’Orient. Pour les Chinois, les Coréens, les Japonais, les Indiens, et tous les autres, en effet l’Occident a tort de se croire économiquement et moralement supérieur. Il a tort de penser que  la simplicité de son monothéisme est supérieure à la complexité polythéiste de l’Asie. Il se trompe en pensant que   sa foi en un idéal démocratique et dans les droits de l’homme lui confère une quelconque supériorité morale ou matérielle.  Il a tort aussi de croire que ses valeurs et son mode de vie sont enviés universellement et qu’il est fait pour gouverner à tout jamais la planète. Pour les Asiatiques, l’Occident doit descendre de son piédestal et accepter qu’il ne domine plus en rien. Ni matériellement, ni politiquement, ni moralement.

Économiquement, c’est certain : De fait, de l’an 1 à 1820, les deux plus riches économies du monde étaient celles de la Chine et celles de l’Inde.  Et si 1989, le PIB de l’Union Européenne était encore dix fois supérieur à celui de la Chine, les deux sont égaux depuis  2025 ; en  2050, le PIB de l’UE sera la moitié de celui de la Chine qui, depuis 2016, dépasse aussi celui des Etats-Unis en parité de pouvoir d’achat et qui devrait le dépasser en termes réels  avant 2040.  D’ores et déjà, la Chine dépasse l’Occident  dans la plupart des technologies d’avenir et elle forme beaucoup plus d’ingénieurs que l’Europe et les Etats Unis réunis. Elle a aussi de bonnes raisons de penser qu’elle est revenue au centre des échanges commerciaux mondiaux : 145 pays, représentant les deux tiers de l’économie du monde, commercent plus en 2025 avec la Chine qu’avec les États-Unis.

Politiquement aussi : L’idée occidentale, selon laquelle que la démocratie serait le meilleur des systèmes politiques, et que tout le monde finira par s’y plier, est, selon les Asiatiques, une illusion d’optique. De fait, pour les intellectuels indiens et chinois, les doctrines politiques de l’Asie n’ont rien à envier au modèle démocratique occidental. Selon eux, les systèmes politiques asiatiques manifestent une plus grande tolérance à l’égard des pensées divergentes, et ils ont un bien meilleur système de sélection des élites et des dirigeants, en privilégiant beaucoup moins que les Occidentaux les riches ; et beaucoup plus ceux qui sont compétents. Les Asiatiques savent aussi, disent-ils, beaucoup mieux que les Occidentaux tenir compte de l’intérêt des plus pauvres, au point qu’aujourd’hui, un humain, quel qu’il soit, choisira la Chine et non les États-Unis si on lui demande dans quel pays il préférerait naître sans savoir dans quel milieu social il atterrira. Il est vrai que, depuis 1980, les classes populaires américaines déclinent et souffrent d’obésité et de violence, tandis que la Chine a réussi le plus extraordinaire programme d’élimination de la pauvreté de masse.

Moralement enfin, vue de l’Asie, la prétention occidentale d’être les champions des droits de l’homme ne tient pas quand on observe la corruption qui y règne et la façon dont sont traités les plus pauvres, les minorités, les migrants et les peuples encore vassalisés.

Cette fierté d’un peuple dans son regard sur le reste du monde est essentielle. Elle détermine une motivation qui constitue un formidable moteur d’innovation et de croissance.

A cela, les Occidentaux auraient beaucoup à répondre. De fait le modèle occidental s’est en réalité imposé en Asie, où chacun rêve plus que jamais de vivre la vie d’un petit bourgeois américain telle qu’elle n’existe plus que dans les films ou les séries télévisées. Et l’Occident a de bonnes raisons de se battre pour ne pas se laisser gagner par le vertige de l’illibéralisme, antichambre des modèles de despotisme asiatique, dont sont si fiers ceux qui écrasent leurs propres peuples.

L’avenir sera très largement, comme toujours, déterminé par un combat de contes de fées, qu’on appelle parfois pompeusement « une lutte de modèles civilisationnels ». Celui qui croira le plus au sien l’emportera.

 

 

[i] Living the Asian Century, an undiplomatic memoir

Kishore Mahbubani, Hachette book group