Le 17 octobre 2026 restera dans l’Histoire moins pour ce qu’il a été que pour ce qu’il rendra possible. De fait, un désordre social n’a jamais de sens par lui-même. 1789, 1830, 1848, 1870, 1968, 2005, 2023 : la même colère a produit des lendemains opposés, selon ceux qui ont su s’en emparer et l’orienter. Aujourd’hui, six dynamiques s’affrontent ; il est encore temps de choisir laquelle fera l’Histoire.

  • La première est la plus attendue : la demande d’autorité. Des pillards, des forces de l’ordre blessées, un État qui n’a pas su protéger ; la réponse est a priori simple : priorité à la police, à la justice, à la sanction. Cela répond à une peur réelle, celle des commerçants ruinés et des habitants ayant vu brûler leur rue. Mais l’Histoire est cruelle avec ceux qui ne répondent qu’ainsi : 2005, puis 2023, ont montré que la sanction, indispensable, ne guérit rien ; elle traite le symptôme ; elle n’a jamais éteint la fièvre. Financer la police est nécessaire. En faire l’unique politique serait l’aveu qu’on a renoncé à comprendre.
  • La deuxième dynamique donne la priorité à ceux qui ont ouvert la séquence : les lycéens. Depuis des années, ils dénoncent le manque d’enseignants, la vétusté des bâtiments. Si l’on veut vraiment entendre cette génération, il faudra davantage qu’une plateforme de consultation. Les lycéens et les étudiants ne demandent pas la lune. Ils demandent les moyens d’apprendre. Ce n’est pas une revendication de casseurs ; c’est un avertissement.
  • La troisième dynamique est la plus dangereuse : la banalisation de la transgression. Quand la règle de droit n’est plus qu’un conseil facultatif ; quand des milliers de pilleurs peuvent déferler sur une seule ville, il ne s’agit plus de colère » ; c’est la démonstration que l’interdit ne fait plus peur ; que la propriété n’est plus respectée, que l’État de droit n’a plus de raison d’être. Une société sans règle commune n’est plus une société libre. Et les premières victimes sont toujours les plus modestes, les plus fragiles.
  • La quatrième dynamique oppose les âges. La France vieillit ; ses électeurs âgés pèsent plus lourd à chaque scrutin ; ses jeunes, eux, n’ont que la rue pour se faire entendre, alors que les vieux leur laisseront une dette abyssale, un climat dégradé, des logements inaccessibles. Le budget 2027 et les programmes des candidats diront si on continuera à protéger l’existant, ou si on investira enfin dans l’avenir. Aucune démocratie ne survit longtemps quand la jeunesse pense que les urnes ne sont pas faites pour elle.
  • La cinquième dynamique est la plus ignorée : la situation française actuelle est largement due à l’action américaine et russe. La hausse du prix du gazole vient de la guerre du Golfe et du blocage du détroit d’Ormuz ; l’Amérique, naguère protectrice, est devenue l’alliée de Moscou. Un continent qui ne maîtrise ni son énergie ni sa sécurité ne peut promettre à ses citoyens le bas prix de l’un et la crédibilité de l’autre. La réponse a trop tardé : augmenter nos moyens de défense et de protection civile, électrifier les transports, accélérer les renouvelables et le nucléaire, constituer des stocks et des capacités de raffinage : il faut commencer maintenant, avant que le prochain choc ne vienne nous apprendre que c’est trop tard.
  • La sixième dynamique, celle du cadre de l’action : aucune nation européenne, pas même la France, ne peut seule acheter son énergie moins cher, financer sa défense, parler d’égal à égal avec les grands empires du moment. L’Europe n’est pas la cause de nos difficultés, elle est l’échelle à laquelle elles peuvent être résolues. Un marché de l’énergie intégré, une défense mutualisée, une capacité commune d’emprunt : voilà les outils d’une souveraineté réelle, pas d’une souveraineté de façade, celle qu’offre le nationalisme.

Ces six lectures ne s’excluent pas. L’ordre sans la justice engendre la révolte ; la justice sans l’ordre engendre l’anarchie ; une France ruinée dans une Europe puissante serait un désastre pour nous tous. La seule synthèse cohérente de tout cela est un projet visant à investir dans l’école et dans le logement ; à rétablir l’autorité par le droit et non contre lui ; à donner aux policiers les moyens d’agir et aux juges ceux de sanctionner ; à mutualiser l’énergie et la défense à l’échelle du continent.

Rien de tout cela n’est utopique ; ce n’est pourtant pas le plus probable. Il serait plus facile, plus rassurant et plus conforme à la démographie électorale de tirer de cette crise un programme pour les aînés et pour le repliement : plus de police, moins d’Europe.

Les peurs dictent plus les votes que les espoirs. Et les hommes politiques, qui regardent les sondages plus que les siècles, sont rarement tentés d’aller là où le courage est le plus nécessaire.

Rien n’est pourtant écrit. Au rugby, quand le ballon s’élève après un coup de pied haut, personne ne sait encore qui montera le plus haut pour aller le chercher et acceptera d’en prendre le choc.

Aujourd’hui, le ballon est encore en l’air. On ne marquera l’essai qu’en le saisissant, en le portant, en le protégeant, en courant, en encaissant les plaquages, en regardant loin et en agissant en équipe. Les prochains mois diront qui, parmi ceux qui prétendent gouverner la France, auront le courage de le saisir et de voir loin.

 

Image : Mike Egerton/PA via AP