En 2002 (il y a 24 ans), l’essentiel du monde de 2026 pouvait se lire dans des courbes lentes ; et on n’en a pas du tout tenu compte. Aujourd’hui aussi, on peut discerner ce qui peut se passer dans 24 ans (c’est-à-dire en 2050) et on risque de ne pas non plus en tenir compte.
Un observateur sérieux pouvait annoncer en 2002 l’essentiel de 2026 : une Chine devenue atelier du monde puis rivale des États-Unis ; des économies dépendantes du numérique ; un climat qui se réchauffe ; une zone euro fragile faute d’union budgétaire, une France plus âgée, une démographie en berne, des régions transformées en désert. Ces tendances reposaient sur des structures aux évolutions lentes, parfaitement prévisibles : en 2002, les Français quadragénaires étaient déjà nés ; les retraités d’aujourd’hui étaient déjà actifs ; les enjeux du vieillissement et des retraites étaient déjà posés dans d’innombrables rapports. Certes, on ne pouvait deviner alors ni la crise de 2008, ni le Covid, ni la guerre en Ukraine, ni l’intelligence artificielle générative ; mais qui le voulait pouvait trouver dans de nombreux livres (dont mon « Dictionnaire du 21ème siècle » paru fin 1999) l’annonce de la généralisation du smartphone et des réseaux sociaux, l’hypothèse d’une avancée majeure des modèles de recherche sur internet, d’une épidémie mondiale, d’une crise financière et d’un choc terroriste massif.
Et en 2050 ? Bien des évolutions sont prévisibles, et on gagnerait à en tenir compte tout de suite : la population active de 2050 existe déjà, aux migrations près ; les mouvements de population vers les villes se seront accélérés ; l’IA aura bouleversé la totalité des métiers ; la robotique sera partout ; la Chine sera devenue, à égalité avec les États-Unis, la première puissance du monde ; l’Inde, le Nigéria, le Maroc et la Côte d’Ivoire seront en pleine explosion ; le climat sera durablement installé à un niveau de normalité qui ressemblera à ce qu’on pense être l’exception aujourd’hui ; et d’innombrables guerres, parfaitement prévisibles aujourd’hui, auront eu lieu.
En France, dans le scénario du pire, la fécondité aura rejoint les niveaux italien et espagnol (1,2 à 1,3) ; l’immigration, quelle qu’en soit son ampleur, ne rajeunira que modestement la structure d’âge, car les migrants vieillissent aussi ; et si on n’a rien fait pour les intégrer correctement et défendre la laïcité, on les refusera avec violence ; la population diminuera ; le nombre d’actifs par retraité, proche de 1,7 aujourd’hui, descendra vers 1,3, avec des campagnes et des villes moyennes durablement vidées. Malgré ce déclin démographique, un chômage structurel s’installera en raison de l’automatisation des services, de 10 à 12 % en général et plus de 25 % chez les jeunes ; les prélèvements obligatoires atteindront 48 % du PIB. Retraites, santé, dépendance, adaptation au climat, réarmement, transition énergétique resteront les premiers postes de dépenses, avec la dette publique (qui tendra vers le déficit divisé par la croissance nominale, soit au mieux 140 %) ; les intérêts de la dette coûteront entre 6 et 8 % du PIB, soit trois fois le niveau actuel.
Tout cela se jouera très vite : si, en 2027, n’apparaît pas une majorité clairement décidée à maîtriser enfin l’endettement et à réformer l’éducation et la charge fiscale, les taux d’intérêt monteront et la charge d’intérêts évincera l’investissement ; l’État relèvera les impôts et réduira les prestations, ce qui pèsera sur la croissance et nourrira le chômage ; les recettes se tasseront, le déficit se creusera et la dette sera hors de contrôle.
Bien avant 2050, l’Allemagne sera appelée à la rescousse et refusera toute mutualisation : elle souffrira de tant de faiblesses structurelles (vieillissement, industrie sous pression) et sera confrontée à tant d’arbitrages difficiles, sous la pression de son extrême droite, que sa relation avec la France ne sera plus une priorité ; elle se réarmera avec la Pologne, les pays nordiques et Washington plutôt qu’avec Paris ; ou elle se rapprochera de la Russie. La France devra affronter les marchés sans l’appui de la BCE. Un programme d’ajustement très dur (avec une orientation forcée de l’épargne des ménages vers le financement de la dette publique) sera imposé de l’extérieur. Qu’on ne pense pas que la dissuasion nucléaire et l’interdépendance commerciale, monétaire et frontalière avec nos voisins protégeront la France d’une telle catastrophe.
Tout cela n’est pas inéluctable, à condition de visualiser clairement ce scénario et d’en vouloir un autre.
La France dispose d’une formidable épargne, d’une énergie nucléaire, d’une industrie et d’une agriculture encore exceptionnelles, d’une règle de droit plutôt respectée, d’une capacité historique d’ajustement (comme elle l’a montré en 1983 et en 2010) ; elle a de la marge pour augmenter significativement sa durée du travail, et pour donner une priorité à l’économie de la vie. Et même sa démographie peut s’améliorer, si on met en place rapidement une vraie politique du logement.
Si on considère la période 2000-2050 comme un match de foot, nous n’en sommes qu’à la mi-temps. Au début du match, on pouvait prévoir assez bien les enjeux de la première mi-temps ; et en tenir compte pour adapter son jeu. On ne l’a pas fait. Et nous sommes menés deux buts à zéro. Pour la deuxième mi-temps, il ne faut ni être optimiste ni pessimiste, car nous sommes des joueurs sur le terrain et pas des spectateurs de ce match, que nous pouvons encore gagner. La bonne question n’est donc pas « que serons-nous devenus en 2050 ? » mais « comment mieux jouer la deuxième mi-temps pour gagner le match » ?
Tout se décidera dans les premiers mois du prochain quinquennat. Si on n’agit pas très vite, on prendra encore quelques buts et on ne pourra plus éviter une cuisante défaite.
Écrire un « projet France 2050 » aurait dû être la première tâche du quinquennat qui s’achève ; le mettre en œuvre aurait dû être le fil conducteur de son action. Quel candidat pour 2027 en fera le fil conducteur de son programme ?

