Il y a toujours, au seuil des grandes mutations, des prophètes de l’effondrement. Ils annoncent la fin du travail, la fin de l’histoire, la fin des idéologies, la fin de la croissance, la fin de l’homme. Aujourd’hui, plus prosaïquement, ils annoncent la fin du travail sous l’effet conjugué de l’intelligence artificielle, des robots physiques et des agents numériques. Demain, disent-ils, les machines produiront tout ; des pans entiers de l’économie, même de l’économie numérique aujourd’hui extrêmement valorisée, tomberont dans le néant. Les humains, devenus inutiles, seront relégués à l’oisiveté forcée, et à la misère, gêneurs dans une société de robots.
Cette vision, popularisée récemment par certains rapports alarmistes, dont très récemment une note de Citrini Research, un petit cabinet indépendant d’analyse financière et macroéconomique fondé par un analyste financier américain, Alâp Shah, qui provoqua mi-février 20206 une tempête boursière en proposant un scénario du pire où l’IA faisait disparaître dès 2028 des milliards d’emplois sans en recréer autant. Ce diagnostic se fonde en particulier sur la mise sur le marché cette semaine des agents Claude Code et de Claude Cowork d’Anthropique capables d’automatiser des tâches de code, de marketing, de juridique, d’analyse des données, détruisant toute l’économie du logiciel et entraînant une panique immédiate en bourse.
Il faut savoir raison garder. L’intelligence artificielle est un accélérateur historique. Et comme tous les accélérateurs, elle libère autant qu’elle détruit, elle rend possible autant qu’elle élimine, elle déplace bien plus qu’elle n’anéantit. Et c’est ça qu’il faut chercher à comprendre.
L’angoisse actuelle a accompagné chaque bascule technologique majeure antérieure: lorsque l’agriculture s’est mécanisée, on annonçait le chômage de masse et la ruine des paysans ; ils sont devenus ouvriers. Lorsque l’industrie s’est automatisée, on annonçait la famine pour des ouvriers ; ils sont devenus employés. Lorsque l’informatique a envahi les bureaux, on annonçait la ruine des employés ; ils sont devenus cadres du tertiaire. À chaque fois, la prophétie s’est révélée fausse : un monde disparaissait. Un autre naissait.
Nous vivons aujourd’hui l’accélération de la disparition du travail répétitif, mesurable, standardisable, celui qui peut être codifié et optimisé. L’intelligence artificielle, (qu’elle prenne la forme d’un bras robotique, d’un algorithme de décision ou d’un agent conversationnel) attaque cette forme particulière du travail, et les scénarios catastrophistes qui en découlent reposent sur une illusion simple : les emplois détruits ne seraient pas remplacés.
Or l’économie réelle ne fonctionne jamais ainsi. Chaque vague de progrès technique produit simultanément trois effets, indissociables : elle détruit des emplois existants, pénibles ou ennuyeux ; elle augmente brutalement la productivité globale ; elle libère des ressources colossales : capital, temps, énergie humaine, marges financières.
Ce que les rapports alarmistes oublient, c’est que la richesse ne disparaît pas avec l’emploi qu’elle remplace. Elle change de forme, de détenteur, de destination. Et surtout, elle cherche toujours à se déployer ailleurs.
Le Citrini Report répète une vieille prophétie fausse : celle d’un capitalisme se détruisant lui-même faute de consommateurs. En réalité, lorsque des rentes oligopolistiques disparaissent, lorsque des intermédiaires deviennent inutiles, lorsque des coûts s’effondrent, l’activité globale augmente. Les perdants sont visibles ; les gagnants sont diffus. Les premiers crient ; les seconds consomment, investissent, inventent.
L’intelligence artificielle ne supprime pas la dynamique économique. Elle la déplace, elle la recompose, elle l’accélère. De plus, le vieillissement accéléré de l’Europe, de l’Asie orientale, bientôt de la Chine, transforme la robotisation en nécessité vitale : Dans ces sociétés, l’IA ne remplace pas des travailleurs existants. Elle empêche l’effondrement des services essentiels. Elle maintient le niveau de vie. Elle stabilise les finances publiques. Elle permet, paradoxalement, de réemployer des humains là où ils sont indispensables : auprès d’autres humains.
La peur se nourrit de la disparition d’emplois. La prospective pose alors une question révolutionnaire : que faire de l’argent ainsi libéré ?
Chaque fois que la productivité augmente dans les secteurs automatisables, la demande se déplace vers ce qui ne l’est pas encore. : Hier, la mécanisation agricole a financé l’industrie. Hier encore, l’industrialisation a financé l’hôpital et l’école. Demain, l’intelligence artificielle permettra de robotiser une large partie de l’activité humaine et libérera de quoi finance ce que j’appelle l’économie de la vie.
Elle inclut : les énergies durables, une agriculture biologique, une alimentation saine, le soin relationnel, du nourrisson à la fin de vie ; l’éducation, la transmission, la recherche, la création, la rébellion, l’accompagnement des parcours ; la médiation sociale, culturelle, territoriale ; la création symbolique, artistique, spirituelle ; la démocratie, l’arbitrage éthique, la responsabilité, la sécurité, la liberté, l’esprit critique, et tout ce qui est utile aux générations futures. Et il n’existe pas de plafond au désir de vivre plus longtemps, en meilleure santé, de manger mieux, d’apprendre plus, avec plus de relations, plus de sens, plus de beauté, plus de sécurité physique et affective, plus de savoir, plus de culture, plus de liberté.
Ces activités ont quatre caractéristiques communes : elles sont intensives en présence humaine ; elles sont peu compressibles en productivité ; elles sont partout structurellement sous-financées ; enfin, la machine, robot ou IA, ne saura jamais accomplir ces missions, non pour des raisons techniques, mais pour des raisons anthropologiques : l’avion n’est pas un oiseau. Le robot ne sera jamais un humain.
L’intelligence artificielle ne détruit pas l’économie de la vie qu’elle ne peut pas atteindre. Elle les rend enfin finançables.
Le danger n’est donc pas que l’IA détruise trop d’emplois. Le danger est que les sociétés refusent de redistribuer les profits que cette destruction d’emploi va générer. Si les ressources libérées sont captées par une minorité, si la fiscalité reste figée sur le travail humain quand la valeur migre vers le capital algorithmique, si la reconnaissance sociale demeure exclusivement attachée à l’emploi marchand producteur d’objets, alors une infime minorité sera très riche, une large majorité n’aura pas les moyens d’accéder aux biens de l’économie de la vie et aura une vie lamentable. Ce ne sera pas la faute de l’IA et des robots. Ce sera celle des institutions et des choix politiques.
La vraie question n’est donc pas : « l’IA va-t-elle supprimer des emplois ? » Mais « que ferons-nous de l’abondance qu’elle rend possible?»
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