Avant qu’il ne soit trop tard, il faut réfléchir aux implications d’événements tellement considérés comme inéluctables que plus personne ne s’interroge sur leurs conséquences, ni sur la nécessité de tout faire pour les éviter.

Ainsi, de l’arrivée du RN au pouvoir en France : tout le monde la considère comme pratiquement acquise, sans se préoccuper vraiment des conséquences de ce que ce parti fera une fois à l’Élysée et à Matignon. Or, ce qu’il fera est assez clair et n’est pas caché : il proposera immédiatement de faire approuver par référendum deux réformes apparemment de bon sens : la préférence nationale pour les emplois et la prééminence de la loi sur les traités. L’une et l’autre peuvent se rassembler en une seule : la préférence nationale interne et externe.

Si n’y réfléchit pas sérieusement maintenant, il y aura une immense majorité en faveur de l’adoption de ces deux réformes, qui paraîtront a beaucoup de bon sens.

Et pourtant, la mise en œuvre de la préférence nationale, interne et externe, qui passerait par un coup d’état constitutionnel, transformerait la France en une prison juridique et en un chaos économique.

Ce serait d’abord un coup d’état constitutionnel, parce que ces deux réformes, qui remettent en cause de nombreux articles de la Constitution, (dont l’article 54 sur la supériorité des traités par rapport à la loi, et les principes fondamentaux qui établissent l’égalité devant la loi de tous ceux qui vivent légalement en France) supposeraient une révision de la Constitution. Or, son article 11 ne permet pas de la réformer par référendum sur ces sujets ; à moins de faire, ce que le RN ne fera pas, un premier référendum pour réformer l’article 11. Le RN passera outre, les soumettra au vote, gagnera le référendum et le Conseil constitutionnel s’inclinera.

Une fois passé ce coup d’état institutionnel, il sera trop tard pour évaluer l’impact de ces deux réformes. Or, elles entraîneront un basculement éthique considérable, un choc économique majeur, une réduction à néant du rôle international de la France et une régression juridique sans précédent depuis 1940.

  1. La préférence nationale interne sera d’abord présentée comme une mesure de bon sens et de justice sociale :  pourquoi attribuer emplois, aides et logements aux étrangers quand tant de Français peinent à vivre dignement ? La question paraît légitime. Et pourtant, sa mise en œuvre serait d’abord une rupture morale : elle viole un principe fondamental, inscrit dans la Constitution, d’égalité devant la loi de tous les résidents légaux en France. Elle serait aussi économiquement explosive :  entre un quart et a moitié de la main-d’œuvre dans des secteurs vitaux (bâtiment, restauration, aide à domicile, Ephad, agriculture saisonnière, propreté, logistique) est étrangère. En leur fermant brutalement l’accès à l’emploi, en multipliant les obstacles administratifs à leur maintien, et en interrompant le flux migratoire, la France subirait un choc d’offre comparable à celui d’une crise énergétique prolongée, car on ne peut espérer trouver suffisamment de Français actuellement chômeurs pour remplir ces tâches. La conséquence serait   des chantiers ralentis, des services à la personne réduits, des services hospitaliers fermés, des restaurants fermant plusieurs jours par semaine, des récoltes abandonnées faute de saisonniers : ce ne serait pas une abstraction idéologique, mais une pénurie visible.  Dans ces secteurs, la hausse massive des salaires qui s’en suivrait serait mécaniquement répercutée sur les prix, ce qui correspondrait à une taxe invisible pesant surtout sur les classes moyennes et populaires. Le Royaume-Uni a déjà fourni une démonstration grandeur nature de ce mécanisme après le Brexit ; et la France, plus dépendante encore que sa voisine dans certains métiers pénibles et sous-valorisés, subirait un choc bien plus important.
  2. La préférence nationale externe, c’est-à-dire la primauté de la loi nationale sur les traités, est, elle aussi, en apparence de bon sens : il semble a priori normal que rien, pas même un traité, ne puisse empêcher les citoyens de décider librement de leurs lois.  Or, les premières conséquences d’une telle inversion des normes actuelles seraient de retirer aux citoyens français le droit de recours   devant des tribunaux internationaux, et en particulier devant les juridictions européennes (la Cour de justice de l’Union européenne et la Cour européenne des droits de l’homme), en particulier contre une décision nationale qui violerait les grands principes de la démocratie. Ce double étage n’est pas un luxe bureaucratique ; il est une assurance-vie démocratique. Il garantit qu’en cas de dérive interne, un recours externe reste possible. Sans ce recours, la France deviendrait une prison juridique pour chaque citoyen français. On a eu une preuve récemment : En janvier 2025, la Cour européenne des droits de l’homme a annulé un jugement de la cour d’appel de Versailles, qui imposait une conception du « devoir conjugal » portant atteinte à la liberté sexuelle d’une femme. Sans ce recours européen, le viol conjugal serait encore toléré par nos tribunaux.  Ce qui vaut aujourd’hui pour la liberté sexuelle pourrait demain valoir pour la liberté d’expression, le droit du travail, le droit de vote, le droit d’asile ou l’indépendance de la justice. De plus, le RN promet de revenir ainsi sur de très nombreux engagements européens de la France ; devant de tels manquements aux traités, les autres signataires ne resteraient pas sans réaction ; ils imposeraient des sanctions et des pénalités.

Un tel scénario mettrait aussi vite la France au banc de l’Europe, entraînant un retrait des investisseurs nationaux et étrangers, rendant très difficile le financement d’une dette abyssale, dont le coût serait alourdi.  On connaît la suite : récession, chômage, dégradation des finances publiques. Assez vite, les institutions internationales viendraient siffler la fin de la récréation, qui aura coûté très cher aux Français.

A un moment où rien ne sera plus important que la solidarité européenne face à des empires russes et américains menaçants, et alors que le RN fait preuve d’une indulgence manifeste et coupable pour l’un et pour l’autre, cela détruirait toute possibilité pour l’Europe d’éviter une double vassalisation.

Il est encore temps de regarder ces dynamiques en face, avant qu’elles ne soient engagées. Après les élections, il sera trop tard pour découvrir que l’on a troqué la promesse illusoire d’une protection des malheurs du monde, contre une perte durable de liberté, de prospérité et de dignité démocratique.

 

Image : Exclusion. Caricature de Selçuk Démirel, 1990. Musée national de l’histoire de l’immigration.