La présidence Trump ne marque pas une rupture par rapport aux administrations précédentes :
Depuis au moins décembre 1941, c’est-à-dire depuis le moment où les États-Unis sont devenus, sans conteste, la superpuissance dominante, la relation entre les États-Unis et l’Europe a toujours été fondée sur les rapports de force et le chantage : Il n’y a donc pas eu de remise en cause par Trump d’un soutien à l’Europe, parce que les États-Unis ont toujours tout fait pour nuire à la construction européenne, craignant sa concurrence. Il n’y a pas eu non plus de remise en cause de leur relation avec la Russie avec qui ils ont toujours été désireux de s’arranger à nos dépends. Il n’y a pas eu de remise en cause de leur soutien pour défendre nos intérêts parce qu’ils ne l’ont jamais fait. Il n’y a pas eu d’envahissement médiatique nouveau, parce que cela a toujours été le cas. Enfin, il n’y a pas eu non plus de remise en cause par Trump d’une relation spéciale avec la France, parce que les Américains ont toujours traité les Français comme des petits voyous qui se prenaient à tort pour des chefs de gang.
- Sur le gouvernement par le chantage : en février1943, quand les négociations sur les statuts du FMI et la Banque Mondiale se passaient mal, du point de vue américain, les bateaux américains amenant des armes en Europe ralentissaient dans l’Atlantique ;en mai 1983, au sommet du G7 de Williamsburg, lors d’une réunion très violente entre les seuls chefs d’Etat et leurs sherpas, le conseiller de sécurité du président Reagan, est venu me dire en secret, que si le Président Français ne cédait pas immédiatement à l’ordre américain d’inclure les armes nucléaires françaises dans le décompte de l’armement occidental face aux soviétiques ( ce qui aurait permis aux Américains de brader l’arsenal français dans un accord global de désarmement) , le Président américain interromprait les livraisons à la France des éléments techniques américains dont dépendaient alors encore le fonctionnement de son armement nucléaire ( voir la description détaillée de cette négociation , si proche de l’actuelle, dans Verbatim , Tome 1).
- Sur la construction européenne, les États-Unis ont toujours tout fait pour l’empêcher de devenir une vraie puissance, en utilisant leurs obligés dans l’Union pour imposer une concurrence suicidaire entre Européens, rendant impossible la mise en œuvre d’un Tarif Extérieur Commun et la construction de géants européens dans les télécoms, la chimie, la banque, et tant d’autres secteurs. Ils ont tout fait aussi pour empêcher la mise en place d’une Europe politique, allant jusqu’à forcer, après la chute du mur de Berlin, les pays de l’Est, qui ne le voulaient pas (« retourner dans l’équivalent d’un Comecon, jamais ! » me disaient alors les dirigeants tchèques et polonais), à adhérer à l’Union européenne, pour que le trop grand nombre de membres interdise toute construction politique intégrée. Et on pourrait raconter de la même façon les pressions américaines insensées, depuis 1945, pour faire acheter leurs armes et leurs films, pour imposer l’extraterritorialité de leur droit, pour rendre impossible la construction de concurrents européens à leurs géants numériques, pour empêcher de toute alliance avec un tiers qui ne leur conviendrait pas. Et les Européens n’ont pu créer d’institutions sans eux, comme la Banque Centrale Européenne, et la Banque Européenne de Reconstruction et de Développement, que parce que les Américains n’ont pas cru qu’on y parviendrait ou parce qu’ils ont réussi à en prendre le contrôle.
- Sur la défense des intérêts communs, sous la présidence Reagan, comme sous la présidence Obama, les Américains ont toujours demandé et obtenu le soutien de leurs alliés, alors qu’ils les ont, eux, toujours lâché en rase campagne, même quand il s’agissait de lancer une opération de représailles commune après des attentats tragiques contre des soldats des uns et des autres.
- Sur la relation spéciale avec la France, les dirigeants américains ont toujours dévalorisé, marginalisé, traité sans égard, leurs homologues français, envoyant au président français, quel qu’il soit, sur des questions militaires stratégiques, la même lettre circulaire qu’aux premiers ministres du Luxembourg ou du Danemark. Et en refusant, comme on l’a vu à propos de Williamsburg, d’accepter l’indépendance stratégique de la force nucléaire française.
Au total, les États-Unis, malgré tous les discours, sont, depuis leur entrée en guerre en 1941, une superpuissance cynique, qui ne pense qu’à ses intérêts, sans jamais raisonner en termes d’alliances. Et ne l’ont emporté face à eux que ceux qui ont été clairs, et qui n’ont pas reculé. Ainsi, en mai 1983, dans cette salle du sommet de Williamsburg, au moment où j’ai vu Ronald Reagan taper sur la table pendant que Francois Mitterrand parlait, puis lui jeter ses dossiers à la figure, et où son conseiller de sécurité m’annonçait que nos armes nucléaires seraient désarmées si nous ne cédions pas, le Président Français, totalement isolé dans cette salle, n’a pas cillé. Il n’a jamais laissé entendre qu’il pouvait accepter l’inacceptable. Et les Américains ont reculé.
Aujourd’hui, rien n’a changé, sinon que l’administration américaine est aussi une administration de voyous qui pense avant tout à s’enrichir personnellement. Et que, désormais, ce ne sont pas les Français qui sont seuls, mais les Américains : les Allemands, les Anglais, les Canadiens, autrefois couchés devant les caprices américains, sont aujourd’hui debout, et parlent parfois même plus clairement que les Français.
Les Européens doivent prendre acte que les Américains ne sont plus là, depuis très longtemps, pour les défendre ; ils doivent se tenir prêts à utiliser tous les moyens dont ils disposent, au-delà même de l’arme commerciale aujourd’hui brandie. Ils doivent menacer de ne pas continuer à acheter des bons du trésor américain ; de ne plus leur vendre certaines pièces très spéciales dont l’industrie américaine ne peut se passer ; se tourner vers la Chine, le Brésil, l’Argentine, le Maroc ou l’Inde, pour trouver des fournisseurs concurrents ; se doter d’armements aussi autonomes que possible ; et sortir au plus vite (et c’est possible) de leur dépendance en termes de moyens de paiements et de réseaux numériques.
Donald Trump n’aura fait que rendre visible au grand public ce que tous ceux qui ont été associés aux affaires publiques à très haut niveau savaient depuis très longtemps : le droit international n’existe pas et les États-Unis ne sont pas des alliés mais des suzerains.
On verra qui refuse de se laisser traiter comme des vassaux.

