La présidence Trump rappelle au monde, et en particulier aux Européens, quelques évidences trop oubliées :

  1. L’humanité reste soumise au règne de la force : les forts ne respectent que les forts et ils écrasent les faibles.
  2. Les nations ne se battent jamais pour des principes sans y avoir aussi intérêt ; en géopolitique, l’altruisme n’est qu’une forme d’égoïsme déguisé.
  3. Les idéaux ne sont jamais les véritables moteurs des alliances ; celles-ci ne sont que le reflet de l’intérêt des nations.
  4. Le droit international n’est pas, comme l’est le droit interne, sous le contrôle d’un système judiciaire : aucun tribunal ne peut vraiment contrôler et faire respecter la mise en œuvre des traités.
  5. Tout traité ou accord ne vaut qu’aussi longtemps que tous les signataires ont intérêt à le respecter.
  6. Les nations font respecter leurs intérêts par l’affichage de leur force, sans avoir nécessairement besoin d’en faire usage.
  7. La force ne dépend pas seulement de la taille des armées ; elle dépend aussi de la crédibilité de la volonté de s’en servir.

 

En application de ces principes, les   États-Unis ne sont intervenus dans les affaires du monde que lorsque que c’était aussi dans leur intérêt. En particulier, les démocrates européens doivent à une convergence d’intérêts avec les États-Unis à partir de décembre 1941 le soutien qui a rendu possible la victoire de 1945. Depuis lors, et jusqu’à aujourd’hui, la politique étrangère américaine a toujours obéi à ces mêmes principes.  Et aujourd’hui, s’ils mettent à bas la dictature vénézuélienne, ce n’est pas par amour de la démocratie, ni même pour lutter contre le trafic de drogue ou même pour s’approprier les réserves pétrolières, mais c’est surtout pour défendre la primauté du dollar dans les échanges commerciaux mondiaux menacée par la dédollarisation à laquelle participait le pétrole vénézuélien. Et s’ils ne défendent plus l’Ukraine c’est qu’ils ont jugé qu’ils ont plus à gagner à faire la paix, et des affaires, avec la Russie qu’à sauver un pays européen où ils ne trouvent pas autant de marchés.

Dans ce contexte, la préservation de la démocratie en Europe ne leur est plus utile. Répétons cela pour bien l’entendre : la protection de l’indépendance de l’Europe, et de son système politique démocratique, n’est plus dans l’intérêt des États-Unis.

Aujourd’hui, s’ajoute une dimension nouvelle : aux Etats-Unis, ce qui compte n’est plus  seulement l’intérêt du pays, mais aussi, et parfois surtout,   celui du président et de son clan : Il abandonnera l’Ukraine si cela permet à  sa famille et à ses alliés de gagner beaucoup d’argent  avec  les Russes ; et  tous les accords signés par son administration (et il n’a même pas signé celui négocié à Paris cette semaine) ne seront jamais que des chiffons de papier, s’ils contrecarrent les intérêts  de son  clan. De même, il annexera le Groenland, non pour atteindre des objectifs économiques ou militaires (qu’il peut satisfaire tout autrement), mais pour accrocher à son nom la gloire d’avoir ajouté à l’Union un cinquante et unième État (après l’Alaska et Hawaï entrés dans l’Union en 1959, sous le président Dwight Eisenhower, après avoir été pendant longtemps des territoires protégés). De même, le clan Trump abandonnera    l’Europe tout entière, s’il ne la voit plus que comme un obstacle à ses affaires avec des dictateurs ; tout en méprisant les Européens qui se couchent devant ses insultes.

Car les Européens lui cèdent en tout. Pour avoir son soutien dans la mise en place d’un accord durable permettant de sauver l’Ukraine, ils s’abstiennent de toute représaille commerciale, de toute sanction digitale, comme de toute défense crédible de l’intégrité du Groenland. On peut comprendre ce calcul : Si l’Ukraine tombe, c’est l’Europe tout entière qui sera ensuite menacée d’une invasion russe, sans avoir un soutien américain.

Cependant, en agissant ainsi, pour les raisons dites plus haut, les Européens ne sauveront pas l’Ukraine ; et ils perdront le Groenland. Puis ils se perdront eux-mêmes.

Que faire face à cela ?

Faire le dos rond en attendant un changement de présidence aux États-Unis ? Ce   serait illusoire :  Si tant est que le clan Trump quitte le pouvoir un jour, le dommage serait irréparable.

Rompre brutalement toutes les relations avec eux ? C’est évidemment impossible.  Le dommage serait tout aussi irréparable et aucun pays européen n’est prêt à assumer une telle rupture, en particulier sur le terrain militaire.

Alors, il faut, (sans provocation particulière et sans antagoniser ces anciens alliés qui furent si précieux par le passé) prendre acte de la mort implicite de l’OTAN et se doter à marche forcée de moyens européens de souveraineté et de dissuasion.

Des moyens de souveraineté, ce serait d’abord réduire notre dépendance à l’égard des Américains dans la conduite de nos opérations militaires, en termes d’armement et de moyens de communication ; et pour cela, aller à marche forcée vers un renforcement de nos armées et vers leur plus grande coordination.

Des moyens de dissuasion, cela supposerait de devenir aussi nécessaire aux Américains qu’ils le sont pour nous.  Et pour cela, d’avoir des instruments crédibles de   représailles.  Et ils existent, au moins au stade embryonnaire : nous fabriquons déjà en Europe quelques composants, quelques machines, quelques technologies et de nombreux services dont les États-Unis ne peuvent se passer. Il en faudrait bien d’autres.

De tout cela, nous sommes très loin.  La présence américaine est encore trop forte dans nos armées, dans nos entreprises, dans nos modes de vie pour que nos dirigeants admettent    que les Américains sont indifférents à notre avenir ; sinon même hostiles, si notre avenir se met en travers de leurs intérêts.

Le pire est, encore une fois, le plus vraisemblable. Même s’il n’est pas encore certain : si on veut bien voir la réalité en face, en peu d’années, l’Europe, adolescente craintive, peut encore devenir une adulte sûre d’elle et maître de son destin.

 

Image : Le loup et l’agneau – Gravures d’après Gustave Doré